Elise Caron: la victoire du jazz

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La  chanteuse Elise Caron vient de recevoir une « Victoire du jazz » au festival de Juan.

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Elise est une chanteuse qui nous étonne presque chaque fois. Chaque fois qu’elle entreprend de nous donner, en chantant, une part d’elle-même.

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Elle explore tous les « possibles » de la voix, de la mélodie, de la musique, de soi-même. Elle nous donne parfois à apercevoir comme une part de l’impossible.  Elise est souvent, le plus souvent là où on ne l’attend pas.

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En chantant. En « étant » Eurydice…

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En jouant au cinéma.

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En interprétant Cesare Pavese, le poète italien suicidé, le génial écrivain.

Elise Caron, en nous retenant dans ses rythmes, dans ses désirs, dans ses exploits, dans ses propres émotions, nous a conduits si souvent à davantage reconnaître nos propres émois que cette « victoire » si elle vient aujourd’hui, il y a bien longtemps qu’elle nous l’avait, à nous, procuré.

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Pour en savoir davantage: www.myspace.com/elisecaron

Et un hommage d’Andy Emler, lui aussi « Victoire du jazz »: http://www.deezer.com/listen-3578900

Les autres « Victoires » sont: Médéric Collignon, Ibrahim Maalouf, Balaké Sissoko et Vincent Segal (source Citizen Jazz)

 



Virginie Teychené: l’avenir secret du jazz

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En 2006, Virginie Teychené signait un premier disque intitulé « Portraits ». En 2008 elle donnait un concert comme « révélation » du festival de Juan-les-Pins. Avec un répertoire qui était, pour l’essentiel, emprunté aux plus grandes références du passé. Dans une perspective similaire et totalement cohérente elle nous donne aujourd’hui  « I fell so good » (label Altrisuoni). Avec Stéphane Bernard (piano), Gérard Maurin (basse, guitare), Jean-Pierre Arnaud (batterie) et François Chassagnite (trompette).

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Il ne fallait pas être grand clerc pour se rendre compte, depuis « Portraits », que l’on « tenait » avec Virginie Teychené une très belle chanteuse de jazz. Pas de celles qui lancées ici ou là à grands renforts de moyens, se servent du jazz plus qu’elles ne le servent. Mais une authentique créatrice.

Est-ce donc parce qu’elle sait faire ressentir ce que l’on imagine comme ses propres émotions que Virginie Teychené est une si belle chanteuse ?

Car, savoir chanter, posséder « l’art », la technique, est une chose.  Virginie Teychené possède tout cet art.

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Mais si, en peu de temps, en deux albums et quelques concerts (Juan, Marciac, Draguignan, Conilhac-Corbières), elle a réussi à nous « emporter » vraiment c’est qu’il y a en elle bien plus. Bien davantage. Il y a dans sa voix, dans ses façons colorées et multiples de dire l’amour et la joie, de dire l’amour et la peur et peut-être même la souffrance, il y a chez elle comme toutes les faces d’une vie, de toutes les vies sans doute, qui viennent jusqu’à nous. Et il y a peut-être mieux enfin. Parce que lorsque Virginie chante la joie, il y a parfois, si l’on entend bien ( ?), quelque fêlure, voire quelque déchirure qui se profile, dont on sent qu’elle a déjà eu lieu, ou pire, qu’elle pourrait survenir dans un instant.

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J’ai conclu « Instants de jazz » (éditions Alter Ego/Prologue d’Alain Gerber/photographies de Jean-Jacques Pussiau) sur un épilogue qui confie aux femmes l’avenir du jazz.

Dans cette « confiance » il ne faut surtout pas oublier que ce sont des chanteuses qui ont sinon inventé le jazz (personne n’a inventé le jazz, il n’a jamais eu besoin que de lui-même et comme il est protéiforme et insaisissable, indéfinissable, on ne voit pas bien qui pourrait se prétendre son inventeur sans tomber dans le ridicule ou la prétention la plus aveugle) mais qui l’ont, disons faute de mieux, « impulsé ».

 

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Et oui, on peut créer, inventer, donner à rêver, en retournant au passé, en faisant revivre et vivre les plus grands thèmes de l’histoire de la musique. Cela est vrai pour le jazz. (On ne demande pas à Maurizio Pollini s’il est un artiste et pas seulement une sorte de « répétiteur », bien qu’il interprète des musiques du XIX° siècle ou de celui qui vient de s’achever, des musiques du passé, qu’on le veuille ou non.)

Il y a sans doute plusieurs façons de faire vivre le passé. La moindre n’est pas de le rendre présent. Non comme un souvenir, comme une mémoire. Mais comme un moment de notre propre présent, de notre propre vie, de notre propre vie comme nous la vivons.

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L’avenir nous ne le connaissons pas. L’avenir, le futur sont des secrets. Ils sont comme l’amour. Ils ne se disent, ni même ne se peuvent. Mais ils sont toujours un espoir. Ils conduisent on ne sait où. Car, si l’on prévoit, si l’on sait vraiment ce qui va arriver dans un moment, dans une heure, dans un an, dans une seconde, alors il n’y a plus d’espoir. Il n’y a plus d’avenir. Et peut-être même plus d’amour, plus de désir ; cet amour, ce désir qui font sans doute qu’il y a, dans ce monde, encore de l’avenir.

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Il y a dans le jazz une part féminine qui n’est pas un accident, ni un « accessoire »ou même une modalité parmi d’autres. Il y a cette part féminine dans le jazz qui lui est essentielle. Le jazz repose sur l’épreuve que constitue la vie. Non pas la succession des épreuves que nous rencontrons, certains plus que d’autres, certains moins que d’autres. Il ne s’agit dans le jazz, (dans ce qui le fait être ce qu’il est), que de cette épreuve incessante que nous sommes par rapport à nous-mêmes. C’est parce que nous sommes une sorte d’émotion constante, toujours entrain de se renouveler, que nous vivons : enfin, c’est cela vivre ! Rien d’autre.

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 Et le jazz est cette musique qui en s’inventant constamment, dit, chaque fois de façon différente (c’est ainsi qu’il est indéfinissable) cette « émotion de la vie ». Cette « émotion »-là, elle peut être montrée, décrite, affirmée, comme cette part « féminine » du jazz. Parce que, sans doute, dans la voix d’une chanteuse on entend, comme immédiatement, sans détours, tout ce qu’il y a d’elle, tout ce qu’il y a de sa vie, tout ce qu’il y a de la vie.

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Une chanteuse comme Virginie Teychené poursuit cette sorte de quête, d’invention incessante, en s’appuyant sur le passé, en lui donnant le goût, parfois sucré, parfois amer, parfois les deux ensemble entremêlés, souvent ce mélange-même que nous ressentons d’instant en instant, et qui ne nous quitte guère, c’est pour cela sans doute qu’elle est un peu comme l’avenir du jazz.

Pour en savoir davantage:

www.virginieteychene.com

et écouter ses deux albums:

http://www.musicme.com/Virginie-Teychene/albums/Portraits-7619993002316.html?play=01

http://www.musicme.com/Virginie-Teychene/albums/I-Feel-So-Good-3760148283945.html?play=01

 



Bill Dixon: comment s’écrit l’histoire

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Il n’est pas certain qu’il fasse la « Une », même des magazines spécialisés.

Il nous a quittés le 16 juin dernier. Il était né à Nantucket, Massachusetts le 5 octobre 1925.

Il s’appelait William Robert « Bill » Dixon.

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On dit qu’il était trompettiste, compositeur, pianiste, enseignant. Il était surtout une sorte de rassembleur, un organisateur. Bill Dixon dans ce domaine-là, avait un grand talent. Parce que son action reposait sur une véritable conception de la musique. Parce qu’elle reposait sur une profonde conception des rapports humains.

C’est ainsi qu’il fonda la Jazz composers’ guild. C’était en 1964. Il s’agissait alors de promouvoir le free jazz mais aussi de défendre les conditions de travail de ceux qui jouaient cette musique qui écorchait souvent les oreilles de ceux qui décidaient des concerts et des enregistrements, qui détenaient les clés de l’existence des musiciens. Il était plus facile alors à Lionel Hampton qu’à Cecil Taylor de décrocher un cachet !

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Quelques années plus tard, William Bill Dixon créa aussi  l’United nations jazz society afin de promouvoir la diffusion du jazz dans le monde entier.

Bill Dixon fut ainsi un homme-clé.

Parce que, comme trompettiste de jazz, il fut l’un des plus remarquables d’entre eux dans le « courant » qui était le sien, celui du free-jazz. Il pouvait être l’un de ces tous premiers parce qu’il avait de son art une véritable vision. Non pas « free » pour laisser libre cours à tout n’importe quand, n’importe comment, ou à peu près comme les détracteurs du free le croyaient en fermant leurs oreilles trop souvent. Mais en tentant – seule voie sans doute éclairée – d’atteindre l’impossible, l’inouï, par la liberté et par la rigueur associées, entrelacées, emmêlées, inséparables. Car complémentaires et non contradictoires.

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Il y avait chez Bill Dixon, il y avait dans sa musique, le souffle de l’intelligence et celui de la vie, également partagés. Partagés, d’autant que pour lui, à juste titre sans doute, il n’y avait jamais de différence entre la vie du corps et celle de l’esprit.

Il serait juste de rendre à Bill Dixon un hommage au-delà de sa renommée. Il serait juste d’écrire une sorte de nouvelle histoire du jazz qui prenne en compte, non ce qui semble avoir eu lieu, parce que un certain « topos » de la pensée nous le fait croire, mais ce qui compte de façon fondamentale. Tantôt les deux « histoires » n’en feraient qu’une. Mais tantôt elles se sépareraient.

Jusqu’à rendre le free jazz parfois romantique et empreint des plus intenses émotions : Bill Dixon savait faire mille choses.

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Il vaut que nous l’entendions avec attention. Plutôt comme une promesse que comme l’image d’un passé révolu. Il faut ainsi écrire l’histoire comme un présent indéfini. En écoutant ce qui se dit vraiment. A chaque fois. Bill Dixon, en nous quittant, nous le rappelle et nous appelle à cela.

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Voici un peu de la musique de Bill Dixon. D’abord avec Archie Shepp:

http://www.musicme.com/Archie-Shepp/albums/Quartet-8436019580653.html?play=01

 Puis avec Tony Oxley en deux « étapes »:

http://www.musicme.com/Bill-Dixon/albums/Papyrus-(Vol.1)-0027312130829.html?play=01

http://www.musicme.com/Bill-Dixon/albums/Papyrus-(Vol.2)-0027312133820.html?play=01



Bird, Ornette ou le temps qui passe

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Le temps passe.

Oui, le temps passe et on peut en prendre la mesure en lisant une revue de jazz.

Dans le « Bulletin du Hot Club de France » d’il y a quarante-neuf années (numéro 109 de juillet-août 1961) on pouvait lire des choses comme celles-ci. Il n’est pas mauvais de les rappeler même et surtout si elles nous disent que « le temps passe ».

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Voici donc quelques extraits de « l’édito » signé Hugues Panassié :

« Que l’admiration pour les boppers et autres « progressistes » soit le plus souvent un snobisme, nulle personne intelligente ne saurait le contester… … Nous sommes vraiment charmés de lire sous la plume de Michel de Villers une pareille phrase (dans « Jazz Hot ») : « Beaucoup de gens adorent Parker qui n’y ont rien compris ». Car enfin, certains refusent de le croire lorsque c’est nous qui l’affirmons… 

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… Ca y est : la critique conformiste est en train d’avaler Ornette Coleman. Malgré la repoussante laideur de la musique de ce monsieur, la peur de ne pas paraître « dans le coup » a décidé la plupart de nos incorrigibles conformistes (sic) à entonner les louanges de ce farceur que méprisent tous les musiciens et qui met le public en fuite partout où il joue. C’est à qui acclamera le plus fort le nouveau génie… 

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… Et ne croyez pas que seuls les jazzmen méprisent Ornette Coleman. Les progressistes (tous ceux qui sont de vrais musiciens) en font autant. 

Et de citer Sonny Stitt (Jazz Magazine n° 64 – pour la petite histoire nous sommes au 615 !) disant qu’Ornette joue n’importe quoi dans n’importe quelle tonalité.

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Milt Jackson, dans Jazz Hot (qui en était déjà au numéro 161 !) : « Je n’aime pas ça. Pour moi la musique doit avoir un sens. » Benny Bailey (dans le même magazine, toujours appelé à la rescousse par Hugues Panassié) : « Une bonne dactylo en ferait autant avec un saxophone. »

 

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Et Guy Lafitte lui-même (Jazz Magazine novembre 1960 n°64) n’y va pas « de main morte » : « C’est une honte d’avoir à parler d’Ornette Coleman… Un fou totalement dépourvu de génie. » 

Il n’est plus temps depuis longtemps de se livrer à la défense de Bird ou d’Ornette.

Mais il temps peut-être de savoir que le temps passe. Et que le jazz continue sa course, toujours un peu folle. Comme l’amour, comme la musique, comme la vie.

Où l’on verra que Charlie Parker savait déjà ce que la Chine deviendrait!!!

http://www.musicme.com/Charlie-Parker/albums/A-Slowboat-To-China-3700368481615.html?play=01

et on verra ce qu’est un oiseau de paradis

http://www.musicme.com/Charlie-Parker/albums/Bird-Of-Paradise-3700368444207.html?play=01

et aussi ce qui était déjà « ma musique » en 1960 et quelques jours…

http://www.musicme.com/Ornette-Coleman/albums/Live-At-The-Golden-Circle-(Vol.2)-0724353551926.html?play=01

et enfin (mais il n’y a pas de fin), le temps universel:

http://www.musicme.com/Joachim-K%C3%BChn/albums/Universal-Time-0044001667121.html?play=01



Ronnie Lynn Patterson:la part du don

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Tout scintille, brille, éclate, résonne, chuchote, tout se dit, se murmure, se dissimule pourtant et parfois même se dérobe. Tout advient, tout est ici, en cet instant. Tout, pourtant, semble s’échapper, s’évanouir. Les nuages sont transparents et le ciel est présent.

C’est comme cela : il y a des musiques, plus que d’autres, qui portent au bonheur. Et celles-ci ne sont jamais univoques : y a-t-il un bonheur qui ne soit empreint de quelque crainte ou de quelque douleur ?

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Elles ont en elles la lumière et la nuit. Mais elles chantent et enchantent. C’est leur mystère. Leur mystère c’est qu’ainsi, dans leurs crépuscules où tout est jour et nuit à la fois, en même temps, elles nous révèlent à nous-mêmes. C’est ainsi qu’elles sont comme nous. Ou plutôt, c’est ainsi que nous sentons en nous battre notre cœur, vibrer et vivre ce qui fait notre vie.

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Le pianiste Ronnie Lynn Patterson, avec « Music » (Out Note records/ distribution Harmonia Mundi), accompagné de François et Louis Moutin (contrebasse et batterie) nous donne une part de ce monde où la musique est tout. Où elle est l’origine et la fin. Où elle est une sorte de déploiement incessant. Où elle est une émotion en train de naître, d’apparaître et de nous faire renaître, de nous faire vivre dans toute l’intensité de notre vie, de nos sentiments, de nos sensations ou même de nos pensées.

Pas une note, pas un son, pas une chanson, pas une mesure, pas une fraction de l’espace ou du temps abolis, qui ne soient ici, la part d’une étoile, la part jamais achevée mais éblouissante du don.

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Trois musiciens qui jouent en telle intelligence est une chose rare. Des trios piano/basse/batterie qui ont marqué le jazz il y en a quelques-uns.

 

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Celui-ci mérite (mais il n’y a pas de « mérite » dans ce domaine) de faire partie de la liste la plus courte, la plus haute. Que François et Louis Moutin soient frères cela s’entend. Mais cette fratrie est bel et bien, pleinement, absolument, tierce. C’est ainsi que se jouent les groupes qui ont à dire vraiment, à donner sans limites, sans arrière-pensées, leurs musiques.

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Sur son premier disque « Mississippi », Ronnie Lynn Patterson avait principalement choisi de jouer ses compositions. Ici il visite quelques thèmes du répertoire américain. Mais surtout Coltrane, Monk, Ornette Coleman et Miles Davis.

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« Lazy Bird », « Evidence », « All blues », « Blue in green », « Moon and sand », « It’s easy to remember », tous les huit thèmes de cet enregistrement (techniquement, aussi parfait que la musique qu’il restitue – à entendre les cymbales, les peaux des tambours de Louis Moutin, on ne peut s’y tromper) sont des joyaux. Quant à « l’emballage » il vous donne envie d’acheter un CD, de le posséder comme on aime à posséder un objet : parce qu’il a sa propre beauté.

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(Jean-Jacques Pussiau à droite, producteur de « Music », ici avec le saxophoniste Dave Liebman)

Je sais : on ne me croira pas. Le disque est produit par mon ami Jean-Jacques Pussiau dont c’est là le retour sur la scène du jazz avec la création de ce nouveau label Out note records dont ce disque est heureusement le premier « opus ». Les « liner notes », admirables elles aussi, éclairantes au plus intense point, sont signées Alain Gerber.

Tout cela enlève une bonne part de ma crédibilité a priori: ils sont tous deux ceux qui m’ont permis d’oser publier « Instants de jazz ».

Pourtant, écoutez : si vous êtes déçus, vraiment déçus, dites-le. Cela nous apprendra tous à relativiser. (Le premier, ce sera moi, évidemment!)

Mais, je crois profondément que lorsque nous aimons, nous devons aimer.

 



Charlie Haden et Keith Jarrett: les secrets de la musique

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Charles  Edward « Charlie » Haden (Shenandoah, Iowa,  né le 6 août 1937) et Keith Jarrett (Allentown, Pennsylvanie, né le 8 mai 1945) ont bien des expériences en commun.

Ces deux là ne sont  pas de la dernière pluie, pas du dernier orage, pas non plus du premier matin. Et pas seulement parce qu’ils ne sont plus, depuis longtemps, des gamins. Depuis toujours sans doute. Ou à peu près. Depuis que la musique les a rencontrés, depuis que la musique, sans doute, les a aimés avant même qu’ils ne s’en rendent compte, passionnément, ils savent ce qui convient à cette sorte de fée invisible qui à tout moment veille sur eux.

Ce n’est pas que l’un ou l’autre n’ait pas quelque fois défailli. Ce n’est pas qu’un jour Charlie, un autre Keith, se soient plus ou moins aventurés sur des voies qui déraillaient. Mais ces glissements, ces dérapages, si tant est qu’il y en eut de clairement identifiables, n’étaient peut-être que des tentatives irrésolues pour mieux, ensuite, affirmer combien la musique les habitait et combien ils lui devaient leurs propres existences.

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http://www.musicme.com/Charlie-Haden/albums/Jasmine-0602527334851.html?play=01

« Jasmine » (ECM) sorti il y a quelques jours, est leur dernier enregistrement en commun depuis plus de trente ans si le compte est bon, même s’il importe peu.

« Jasmine » garde ses secrets.

Il est évident que cette musique, celle de ce duo ,fait pour donner le meilleur, non seulement de soi, mais de tous les possibles et surtout de tous les « impossibles », (de ceux que le monde de la musique contient et aussi de ceux de tous les autres mondes que l’on imagine et mieux : que nous, nous sommes bien incapables d’inventer), il est évident que la musique de ces deux là est comme translucide.

Et alors, il faudrait au même moment penser qu’elle nous dit ce qu’elle nous dit ? Au motif que sa clarté est ce qui « saute » à notre regard. Cela n’est pas certain : avec quelques personnages aussi hors du commun que Charlie et Keith, avec deux vagabonds qui vagabondent depuis plus de soixante-dix années pour le premier et presque autant (le temps passe si vite !) pour le second, il faut s’attendre à tout et surtout à ce à quoi nous sommes bien incapables de nous attendre.

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Bien sûr, que leur rencontre abolit le temps. Bien sûr qu’elle se trouve hors du temps. Bien sûr que cela ne se peut que lorsque l’on sait que la musique est le fait de l’instant, de l’instant qui ne cesse jamais et revient pourtant sans cesse.

Mais l’évidence de l’introduction de « For all we know » comme celle qui est au creux de ces lumières, scintillantes ou crépusculaires, éclairantes ou aveuglantes (ce qui est déjà la promesse d’autres choses, d’autres séjours, d’autres voyages), qui vont de « Where can I go whitout you » de Peggy Lee et Victor Young à « Don’t ever leave me » de Jerome Kern et Oscar Hammerstein en passant par un somptueux « Body and soul » (Johnny Green et Edward Herman) cette évidence n’est sans doute qu’une sorte de masque.

S’il n’y a un « secret » dans la musique, si elle n’est qu’une ritournelle que l’on chante sans y penser, si elle n’est qu’une mélodie pour bercer un enfant, à moins que ce soit nos cœurs, nos joies ou nos peines, il se peut qu’elle manque une part (une part seulement) de son but.

Parce que c’est nous, chacune et chacun d’entre nous, dans notre plus intime (notre plus secret !) qui sont visés par la musique. Pour nous révéler à nous-mêmes. Pour que nous sachions mieux ce que nous sommes. Pour que nous ressentions davantage notre propre vie, nos peines, nos sentiments, nos amours, nos peurs, nos craintes, nos désarrois, nos épreuves, nos enthousiasmes, et même nos bonheurs quand il y en a.

La rencontre de ces deux vieux routiers est un hasard. De ces hasards en forme de destin : de ces hasards qui n’auraient jamais pu ne pas survenir.

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Mais leurs mélodies gardent bien des énigmes, bien des secrets. Elles nous donnent beaucoup de nous. Parce que leurs auteurs (je veux dire Charlie et Keith) parlent pour nous et pas seulement d’eux.

Et que nous sommes toujours comme gardés à notre propre secret.

C’est ainsi, sans doute, que nous vivons et respirons, que nous aimons…



Paul Motian: la musique sans y penser

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« Lost in a dream » c’est là le titre du dernier disque de Paul Motian (ECM). Il y a Chris Potter au saxophone ténor et Jason Moran au piano. Et le mythe du « Village Vanguard ». Et sans doute l’ombre de Max Gordon, ici ou là, entre les notes, entre les cymbales et les tambours. Et quelques silhouettes qui passent au fond de la salle que l’on imagine, que l’on rêve: celles de Bill Evans, de John Coltrane et de beaucoup d’autres, de tant d’autres.

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« Lost in a dream » est un enregistrement de haute valeur. Parce qu’il met en jeu toutes nos émotions et toutes nos attentions. Parce que Paul Motian et ses deux compères nous sollicitent incessamment. A chaque détour, à chaque retour, à chaque instant.

Paul Motian fait partie de ses batteurs qui sont musiciens avant de jouer d’un instrument, fût-ce d’un instrument aussi complexe qu’une batterie de jazz. Même lorsqu’elle est réduite à quelques éléments « de base », comme avant lui, Max Roach le faisait si bien, si merveilleusement bien. Au moment où de nombreux batteurs de jazz se prenaient pour des athlètes de la « fusion » ou du « rock » le plus spectaculaire (et donc pas le meilleur).

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Paul Motian joue. Il se joue et joue avec nous. C’est pour cela que nous sommes « emportés ». Parce que, chaque fois qu’il se met en jeu, il nous questionne aussi. Parce que chaque fois qu’il donne le plus intime de lui-même, et même les rêves éperdus qui l’habitent sans doute, il nous donne, nous redonne un part de nous-même. Quand il se met à nu, quand il se découvre, c’est nous qui nous révélons à nous-mêmes.

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Dans l’interview que Paul Motian a donnée à Laurent Bataille pour le dernier opus de « Jazz Magazine/Jazzman » (mai 2010), Paul nous dit des choses essentielles. Des choses auxquelles il faut prendre garde. Non pour s’en défendre. Au contraire: pour s’en imprégner. Pour comprendre, pour entendre, pour vivre la musique.

« Tout est senti et basé sur le feeling. Tout le monde n’entend peut-être pas le tempo, mais moi je l’entends et je le sens, même si dans ce cas-là je ne le joue pas. Mais en ce qui me concerne il est touours là. Je joue ce que je sens et ce que j’entends. »

Pour bien se faire comprendre Paul Motian raconte un peu plus loin une anecdote: en jouant une ballade il s’est mis à penser, à se poser des questions. Et alors, tout à failli s’écrouler!

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Et, Paul Motian ajoute alors:

« J’en conclus que si ça vous semble bien, ne pensez à rien et jouez comme vous en avez envie. »

La musique est affaire de sensations, de sentiments, d’affectivité, plus que de pensée et de réflexion.

C’est pour cela que le jazz est une musique de l’impossible.

Paul Motian encore:

« Rien n’est prévu, tout peut arriver, et tout est une histoire de son…ça prend forme selon ce que j’entends et cela grandit au fur et à mesure. »

C’est pour cela que le jazz est une musique de passion, de désir: c’est pour cela que le jazz ne finit pas.

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Pour terminer:

Un « lien » vers « Lost in a dream »: http://www.musicme.com/Paul-Motian/albums/Lost-In-A-Dream-0602527321325.html?play=01

Un autre « lien » vers « Monk in Motian », Motian ce batteur si « monkien »: http://www.musicme.com/Paul-Motian/albums/Monk-In-Motian-0042283442122.html?play=01

Et, enfin comment oublier « Fantasm » avec les jeunes musiciens français Bruno Chevillon et Stéphane Oliva: http://www.musicme.com/Bruno-Chevillon/albums/Fantasm-0743217392529.html?play=01 ?



Hank Jones: une infinie présence

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Hank Jones vient de quitter notre monde.

Ce que nous pouvons encore aujourd’hui apprendre de lui, qui fut toujours un maître -maître du clavier, maître de l’imaginaire et de l’invention – c’est bien plutôt la présence, que l’absence…au motif qu’il ne serait plus.

Hank Jones a toujours marqué le monde du jazz de sa présence.

Sa présence était l’élégance, l’invention, le rêve, et aussi quelque chose comme l’architecture de la beauté sans cesse en train de se jouer et de se déjouer, là, devant nous, avec nous, pour nous.

C’est pour cela qu’il vaut mieux, pour être exact, pour être juste, pour être tout simplement précis, il vaut mieux donc parler de cette présence comme d’un présent.

Un présent c’est un don. C’est aussi un acte. C’est un temps qui ne cesse, qui ne s’enfuit.

C’est ainsi que fut Hank Jones. C’est ainsi qu’il est. Pour une sorte d’infini.

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Henri Renaud qui, du piano, du jazz, de son histoire, en sait plus long que presque nous tous réunis, pensait que Hank Jones, qui était né à Vicksburg, Mississippi en 1918, était celui qui avait sans doute le mieux compris le style d’Art Tatum.

Cela est bien possible! Et pourtant qui peut comprendre Art Tatum? Ce qui fait son génie propre c’est qu’il est au-delà de toute compréhension.

Et peut-être, à y regarder de près, Hank Jones est-il aussi pour sa part incompréhensible. Ou plutôt est-il, à sa façon, bien différent de la plupart, non seulement des pianistes, mais des hommes qui peuplent nos villes et nos champs.

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Il y a des êtres qui sont ainsi: ils sont différents, ils sont « autres ». Ils sont pour une part comme « insaisissables ».

Hank Jones est de ceux-là; il vient de nous quitter et pourtant il demeure présent.

Son dernier album est ici:

« Little girl blue » http://www.musicme.com/Hank-Jones/albums/Little-Girl-Blue-3661585140306.html?play=02

Et en trio avec Kenny Clarke et Wendel Marshall. Une version plus ancienne du titre éponyme du précédent album se trouve dans celui-ci: http://www.musicme.com/Hank-Jones/albums/The-Trio-8427328604802.html?play=01



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