Les héros de l’obscurité

A propos de « Out of print » (Eric Watson et Christof Lauer) et de « Unspoken » (Dave Liebman et Richie Beirach)

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« Sans cesse il s’arrache à lui-même pour entrer dans la constellation mouvante du danger ; peu l’y trouveraient. Pourtant le même destin qui nous ignore se laisse tout à coup charmer par lui et le porte au cœur de son monde turbulent. Je n’entends personne comme lui  […] le héros prenait d’assaut les stations de l’amour ; chaque battement de cœur qui lui était destiné le lançait plus loin, il se tenait au bout des sourires, – déjà détourné, autre. » [1]

Les musiciens sont parfois des héros.

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Pas des « super héros » de bande dessinée, pas des « héros » comme le sont encore les « idoles » qui se mesurent au nombre d’albums vendus ou aux « légendes » de leurs vies. Ce n’est pas lorsqu’on aveugle les autres, ce n’est pas lorsqu’on les rend sourds  à la beauté, que l’on devient un héros. On devient un héros seulement dans l’obscurité[2], pas sous les projecteurs du spectacle des « actualités », pas plus que dans les fantasmes qui prétendent dominer le monde.

Les musiciens sont parfois des héros, non qu’ils fassent ce qu’ils font, qu’ils réalisent des « exploits » que personne à leur place ne saurait accomplir. Ils sont des héros chaque fois qu’ils se mettent en danger et qu’au même moment, sans le faire exprès, sans inventer leur musique avec ce but-là, en jouant pour se livrer et seulement ainsi, ils nous font aimer davantage notre propre destin et notre propre vie. Un héros n’est pas un « sauveur » ni un « ange du bien » qui triompherait du mal à chaque fois qu’il accomplirait ses œuvres. Un héros, seulement, nous montre une voie qui s’ouvre à nous. Et que, sans doute, nous n’aurions pas empruntée s’il ne l’avait soudain éclairée.

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C’est ainsi qu’il y a des « héros ». C’est ainsi que lorsque des musiciens nous montrent que c’est la voie difficile, la voie escarpée, celle de l’effort et de l’audace, le chemin sans fin de l’invention, qu’il faut emprunter, alors ils sont de véritables héros. C’est ainsi que nous les aimons. Parce que c’est de la même manière qu’ils nous disent l’amour de la musique.

Il est alors certain que « Si nous construisons notre vie sur ce principe qu’il nous faut toujours aller au plus difficile, alors tout ce qui nous paraît encore aujourd’hui étranger nous deviendra familier et fidèle ».[3]

Jouer, ainsi, est une ascension continue…

C’est au même moment que viennent de sortir deux enregistrements réalisés pour le label de Jean-Jacques Pussiau Out Note records en 2009. Deux enregistrements réunissant chacun un pianiste et un saxophoniste. Ces saxophonistes jouant tout deux du ténor et du soprano.

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Ces musiciens, à leurs façons, pas si différentes, mais si personnelles et irremplaçables, insubstituables pourtant, sont chacun des « héros ». Parce que si leur musique est belle, si elle aboutit à ce que nous pouvons ainsi nommer, c’est parce que chaque note, chaque mesure est inattendue. Même si Dave Liebman et Richie Beirach jouent Katchaturian, « All the things you are » de Jerome Kern ou « Transition » de John Coltrane, nous ne savons jamais, avant de les entendre où ils nous conduisent. Avec la musique d’Eric Watson qui, plus et mieux peut-être que tout autre, risque à peu près tout, on sait bien, comme par avance désormais, qu’on ne reconnaîtra rien de ce qu’il nous montrera. Mais que nous serons, sans cesse, du début à la fin, comme chez nous.

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Et, dans ces deux disques, dans ces deux « exploits musicaux », c’est bien de cela dont il s’agit ! La musique nous emporte dans des terres inexplorées. Elle nous métamorphose alors de telle sorte que nous devenons un peu plus nous-mêmes et qu’au travers de l’étrange, de ce qui paraissait, il y a un instant encore, plein d’obscurité, nous voici nous-mêmes, plus intensément nous-mêmes.




[1] Rainer-Maria Rilke, « Sixième élégie », « Les Elégies de Duino », Poésie/Gallimard

[2] La deuxième composition d’Eric Watson enregistrée dans le disque « Out of print » s’intitule « Hero in the dark »

[3] Rainer-Maria Rilke, « Lettres à un jeune poète », Poésie/Gallimard



Vingt ans avec Miles

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Il avait vingt ans ou presque, et Miles Davis enregistra avec Charlie Parker.

C’étaient des « petites choses », mais tout de même, rien de moins que « Moose The Mooche », « Yardbird Suite »,  « Ornithology » ou «  A Night In Tunisia ». [C’est cette année-là, en 1946, quand les fracas s’étaient à peu près tus, qu’ « Esquire » le proclama « Nouvelle Star de la Trompette Jazz ».

Cela fait vingt ans ou presque que Miles a quitté ce monde-ci mais que sa musique, tout entière, demeure.

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……………………………………………………………………

J’avais vingt ans. Il y a vingt ans. Je viens d’avoir vingt ans aujourd’hui. Et toi, à peine. Et ton sourire est mon sourire, ton regard est ce par quoi je vois le monde. Et la musique nous emporte. Nous ne savons pas où. Et nous ne savons pas si au bout du monde, il ne pleuvra plus, si la lune nous éclairera encore. Et lui, alors que le soleil disparaissait à l’horizon, il nous a croisés. Il a eu un geste incertain. La nuit était venue…

Nous avons vingt ans. Le ciel est bleu. Mais le bleu du ciel et celui de la mer sont aussi ceux des forêts. L’éclat sombre des notes cuivrées s’abîme maintenant au creux de nos cœurs.

Il y a vingt ans.  Vingt ans sont juste venus. Il y a si longtemps. Si longtemps que nous nous sommes retrouvés. Il y a vingt ans aujourd’hui que j’ai vingt ans. Il y a vingt ans déjà que tu vis auprès de moi.

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Aucun départ n’est sans retour. Une présence, ta présence, ton amour sont éternels, même si aux yeux du monde tu n’es pas là.

La musique qui semble s’être tue un jour, vibre toujours. Personne, non personne, mon rêve, n’a le pouvoir de s’en défaire. Cette musique qui est comme celle de notre sang, de l’air que nous respirons, cette musique qui est à chacun d’entre nous, elle vient sans doute du ciel et de la terre, quand ils sont ensemble. C’est là où se tient notre jardin. Celui que tu soignes avec tant d’attention. Celui qui ne s’effacera jamais.

Nous avons vingt ans depuis si longtemps.

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Philip Catherine: comme sur un nuage

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« Il marchait sur un nuage. Il marchait dans le ciel. Il marchait parmi nous. Il souriait. Il montrait à tous ce qui éclairait leurs jours et ce qui laissait de même  reposer leurs nuits.

Il nous donnait ainsi la force d’aimer. Il y avait dans sa musique bien des échos du passé, tous les éclairs du présent et les fables les plus incertaines de l’avenir.

Il y avait dans la musique qu’il inventait – en l’empruntant à la mémoire de quelques ancêtres, en la dérobant au temps qui s’envole – des gouttes de pluie si fines qu’elles n’étaient chacune qu’une part de bonheur, qu’une infime parcelle de l’énergie immédiate de l’instant »

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La guitare de Philip Catherine, plus que jamais est aérienne. Plus que jamais sa musique est une sorte de lumière, discrète et, ainsi d’une intensité sidérante.

Il faut seulement laisser advenir la musique – sans doute ; peut-être – et alors elle en dira bien davantage que tous les discours et que les bruits du monde.

Dans cet enregistrement paru à la fin du mois de juin Philip Catherine fait de la musique, de celle qu’il trouve dans les pages écrites par Cole Porter, une poésie, une parole initiale : là où la simplicité translucide est la source du rythme et celle du plaisir, le début du bonheur partagé.

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« Philip Catherine plays Cole Porter »

 (Challenge jazz 2011) avec Karel Boehlee (p), Philippe Aerts (b) et Martjin Vink (dms)



Richie Beirach: nouvelles de Tokyo

 

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« Du côté de Kita Shinjuku, au soir de l’hiver, Naoki abandonna le monde. Il entendit quelques notes de piano, brèves et déchirantes comme un court  poème désespéré. Il y a longtemps que plus personne n’était capable de dire où la ville commençait, où elle se terminait. Elle ne connaissait aucune limite.

Dans ses rues nocturnes, les plus étroites et terrifiantes, les plus encombrées de personnages aussi sombres que le ciel, la jeune fille pâle avançait avec une légèreté inquiète que personne jamais, dans aucun de ses gestes, ne pourrait apercevoir.  

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Les lumières multicolores tremblèrent. C’était ce que l’on apercevait du ciel et des étoiles qui semblait déjà rugir et s’effondrer. D’un seul instant.

La jeune fille pleurait un peu. Mais rien ne l’effrayait. Pas même cette impression que le sol d’asphalte, brillant sous la pluie maintenant incessante, puisse tout à coup se dérober sous ses pas. Ni les menaces qui l’entouraient. Ni même que le monde tout entier puisse basculer, se renverser.

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Lentement, Hisae aperçu sur la petite place où elle se trouvait sans l’avoir voulu, un peu de la clarté blafarde d’un nouveau matin et peut-être d’angoisses ou de peurs nouvelles. Pourtant, elle ne vit que la beauté des arbres qui s’agitaient à peine sous un vent aussi léger que l’air désormais apaisé. Hisae ne ressentit qu’une chose qui faisait vibrer tout son être et c’était une lumière. A côté d’elle une ombre l’accompagnait encore, et c’était comme si, pour toujours, elle l’étreignait. Hisae ne vit que la beauté du monde et la douceur du printemps ».

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Le pianiste Richie Beirach est l’un des musiciens d’aujourd’hui dont l’exigence envers lui-même résonne au cœur de tout ce qu’il donne depuis qu’il s’est dévoué au jazz. C’était avec Stan Getz pour un premier voyage, une première « tournée », avant une rencontre décisive avec Dave Liebman et bientôt le quartet Quest, l’une des inventions les plus généreuses et fertiles du jazz d’aujourd’hui.

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Richie Beirach a choisi la ville de Tokyo comme « thème » de ce quatrième opus proposé par le producteur Jean-Jacques Pussiau pour le label Out Note records, le premier étant New-York pour Kenny Werner, le second, Paris pour Eric Watson et le troisième, sa ville natale d’Excelsior pour Bill Carrothers. (On attend maintenant l’Ibiza de Joachim Kuhn).

Richie Beirach a choisi comme titre de cet album, « Impressions of Tokyo, ancient city of the future ». Cela dit au moins deux choses. La première c’est sans doute la fascination du pianiste pour cette ville au-delà du temps, au-delà de l’Histoire et donc sans doute de tout événement. La seconde c’est que, comme si cela était un paradoxe, il n’a peut-être rien à nous dire, à décrire à notre intention, à propos de Tokyo. Parce qu’il s’agit  ici, bien plutôt de nous faire partager les impressions, les sentiments et les sensations, toutes les émotions, que cette ville lui procure. Et lui suggère d’inventer. Voici sans doute quelles sont, pour cet enregistrement où l’on ne peut en aucune façon ignorer le don que fait à chaque instant, à chaque mesure, le pianiste, les exigences de Richie Beirach.

 

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Ces inventions musicales où résonnent à la fois et côte à côte des abîmes et des éclairs, des effrois et des bonheurs, ont été enregistrées au mois de septembre 2010, six mois donc avant la catastrophe qui irradie le Japon tout entier. Qui le frappe en toutes ses dimensions, au plus profond du pays, des femmes et des hommes, ceux de toutes les villes et de toutes les bourgades de l’archipel, de toutes les géographies et dans tous les replis de sa culture et de son histoire.

Il faut sans doute que la musique sombre et claire, incandescente et brillante, tragique et magique, sensuelle et réfléchie de Richie Beirach, il faut sans doute que l’histoire fiction-vécue de Naoki et Hisae, il faut  que le Japon pays lointain, au passé intense et à l’avenir déjà présent, nous apprennent ou plutôt nous rappellent que la menace d’une catastrophe, d’un effroi, d’une terreur sont le destin de chacun d’entre nous. Et qu’au même moment nous devons nous réjouir.

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William Faulkner écrivit un jour ces mots, ici en place de coda sans fin :

« Car regarde maintenant, quoique l’extrême bord du couchant ne soit plus vert et que tout le firmament ne soit à présent qu’un arc constellé et sans voile qui tourne lentement, les dernières heures du jour réfugiées au creux de la plaine s’étant évanouies, il demeure encore une faible lumière diffuse et partout où tu portes tes regards sur cet obscur panorama tu distingues encore, aussi faible qu’un murmure, le pâle éclat aux contours indécis de l’églantine en fleur rendant à la lumière la lumière qu’elle a reçue comme le feraient les fantômes de bougies ».

(« La Ville », Quarto, éditions Gallimard)



« Ko-Ko » et les origines du jazz

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« Le visible est la manifestation de l’invisible » : c’est sur cette affirmation que se clôt le livre d’Alain Pailler, maître magicien à nous faire voir les merveilles de Duke Ellington depuis au moins deux livres un tiers[1], ce nouvel opus portant en titre le nom d’une pièce aussi fascinante qu’étrange intitulée « Ko-Ko »[2].

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De cette affirmation, qui pourrait être celle de Spinoza, de Kandinsky et de quelques autres dont il serait éclairant de faire la liste, et qui est ici empruntée par Alain Pailler à Alphonse-Louis Constant alias Eliphas Levi, « Ko-Ko » est la plus magistrale démonstration qui soit.

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Ce livre dans lequel on est d’entrée plongé, précipité faudrait-il dire, comme dans un océan de passion, de musique, de sonorités étranges, comme dans des jungles foisonnantes, aux chemins incertains, déroutants, ce livre nous dit beaucoup sur cette pièce d’Ellington.

On pourrait s’attendre à une analyse musicologique, à des comparaisons savantes, à une affaire de spécialiste et de savant. Et seuls les dieux du jazz savent combien Alain Pailler en connaît des milliers de choses et bien davantage encore sur Duke Ellington et sur ses hommes, sur ses musiques ! Il en sait, cet écrivain amoureux des secrets et des mystères, sur cette musique et sur ce musicien qui l’inventa de manière si prodigieuse ! 

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Mais ce qu’il nous procure ça n’est pas une connaissance pointilleuse de « Ko-Ko », c’est avec admiration, tout ce qui fait que ce morceau singulier, à bien des égards « pas comme les autres », est emblématique non seulement des inventions ellingtoniennes, mais peut-être du jazz tout entier :

« Une brève coda fait mine de rassembler les énergies retombées afin de les relancer vers les sublimes hauteurs conquises quelques instants auparavant.

Pièce sauvage, agressive, barbare, Ko-Ko s’impose par son caractère dissonant d’une déchirante beauté. Derrière un manteau d’encre s’agrègent des fulgurances d’orage ».

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De là où vient Ko-Ko, de là où cette musique trouve son origine – sans doute dans le tréfonds absolu, sans doute dans l’origine même du monde –, dans l’invisible où elle naît et se déploie et qui est cela même qui nous permet de voir, de là vient le jazz. C’est pourquoi, Charles Mingus et Miles Davis, sans doute, furent les continuateurs du grand œuvre ellingtonien, chacun à leurs manières sauvages, c’est-à-dire si singulières.

C’est tout ceci que nous dit Alain Pailler, qu’il nous fait vivre. Et, c’est comme si l’enthousiasme nous emportait[3]. Comme si les dieux du jazz nous transportaient soudain. En lisant Ko-Ko, en écoutant Ko-Ko. Et le jazz tout entier.

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Et on trouvera ici « Ko-Ko » parmi toute la musique du Duke:

http://www.musicme.com/Duke-Ellington/albums/Duke-Ellington-0884463067417.html?play=01



[1] Alain Pailler a déjà publié chez Actes Sud « Plaisir d’Ellington » et « Duke’s place » et chez Rouge Profond « La preuve par neuf » dont l’un des trois chapitres est consacré aux trios du Duke.

[2] Editions Alter Ego 3 rue Elie Danflous 66400 Céret.

[3] Voir page 8 de « Ko-Ko ».



La musique des souvenirs

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« Quand passent les nuages, quand le soleil s’efface, quand le temps change, c’est comme si le temps s’écoulait … au loin le ciel s’éclaire, au loin le ciel s’assombrit… »

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Dans un texte inédit, Alain Gerber, l’auteur de « Longueur du temps » qui paraît aux éditions Alter ego, écrit :

« … Dans cet art extravagant

Réservé à d’inconscients extralucides

Jouer une musique qui n’existe pas

Ce qu’on dit peut être aléatoire … »

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Ne doutons pas qu’il y ait là comme une sorte de manifeste dont ce dernier livre serait comme la réalisation, pleine d’extravagances, d’inconsciences visionnaires, de musiques irréelles et de hasards qui ne seraient que des formes abouties du destin.

Avec aujourd’hui bien plus de cinquante titres à son actif, avec des centaines d’émissions de radio sur France Musique et France Culture, Alain Gerber est à la fois un créateur prolixe et un inventeur fertile. Couronné depuis maintenant plusieurs décennies par de prestigieux prix littéraires (Interallié, Goncourt de la nouvelle, prix de la ville de Paris et bien d’autres encore).

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Tous ses livres jouent une certaine musique comme toutes ses émissions musicales nous donnaient à entendre, entremêlés avec de merveilleuses notes bleues, des textes, récits réels ou imaginaires qui nous en disaient davantage que nous ne nous y attendions chaque fois.

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Pourtant, « Longueur du temps » est d’une autre nature. Il s’agit bien, ici, d’un texte singulier. Parce que si rien ne dit qu’il s’agit de « poésie » – pas plus l’auteur ne le reconnaît ; mais comme il ne le dénie pas non plus, il est assez clair que nous sommes dans la perplexité qui provient sans doute de cet aléatoire aussi inconscient qu’irréel – il y a bien là, dans la forme, dans l’apparence donc, quelque chose qui y fait penser : la typographie ne pouvant pour une fois peut-être pas nier totalement son rôle !

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Mais surtout, c’est que dans « Longueur du temps » c’est tout le temps passé qui surgit : non comme un retour, non comme quelques anecdotes dont le souvenir se ferait plus ou moins présent au fil de l’écriture qui ne serait alors qu’une façon de garder une trace, une sorte d’archéologie plus ou moins précise, plus ou moins juste, un auto-témoignage auquel on ne pourrait alors apporter qu’un crédit tout relatif à la confiance que l’on ferait à celui qui écrit et dont le lecteur ne saurait rien de la sincérité, de l’exactitude du propos.

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Ce qui vit dans ces lignes ce ne sont pas des faits ou des « événements » – ni ceux de l’enfance, ni ceux des séjours dans des pays étranges plutôt qu’étrangers, de l’Amérique à l’Afrique sans oublier le plus vieux des continents, ni ceux de l’âge d’homme, ni ceux des épreuves, des joies ou des douleurs, de celles que l’on dit ou de celles qui se cachent mais que l’on ressent et c’est cela l’essentiel – ce qui se vit dans ces lignes de façon primordiale c’est que le temps, celui qui passe, en fait ne passe jamais, jamais tout à fait. On peut ne voir dans une existence que la force ou même que la rage de vivre : il n’empêche, l’instant que nous vivons, dans toute son intensité est toujours plus fort, plus présent, plus réel. Parce qu’il n’est  fait que de ces rêves, des ces inconsciences, de ces extravagances dont nous parle Alain Gerber.

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Ce qui est sans doute le plus admirable dans « Longueur du temps », c’est que tout cela nous n’avons pas à le comprendre, parce qu’ici rien n’est démontré, pas même montré, mais que tout est donné, de façon absolue, « généreuse » pourrait-on dire sans doute. Parce que nous n’avons, avec la musique qui est au cœur de chaque phrase, de chaque image, dans chaque présence du passé, du temps retrouvé, qu’à nous laisser aller au fil des souvenirs du plus musicien des écrivains.

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Voici pourquoi « Longueur du temps » est un livre comme il n’en existe pas. Et que l’on découvre avec autant de surprises que d’émotions incessantes.



Le bel été de l’anarchie

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« Dis-moi, connais-tu ce déchirement intime ? Tu penses une chose et tu en fais une autre : pas par lâcheté mais par nécessité. »

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« Je répondis que je comprenais fort bien. En me disant adieu, il me donna une petite tape sur l’épaule, comme cela se fait en Espagne. J’ai encore ses yeux présents à la mémoire. Une volonté de fer s’y mêlait à un étonnement enfantin – un alliage tout à fait inhabituel. »

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C’est dans le livre de Hans Magnus Enzensberger « Le bref été de l’anarchie » (L’imaginaire/Gallimard) qui est paru il y a quelques mois que l’on trouve ce portrait du révolutionnaire anarchiste espagnol Buenaventura Durruti.

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Voici un livre essentiel. Même si la traduction qui nous en est donné n’est pas empreinte de défauts parfois irritants. Mais cela n’est que problème de forme…

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Pourtant on peut se demander ce que vient  faire cette « référence » à un personnage historique si « marginal », dans ces lignes dont le jazz est, en principe, l’objet ?

Rappelons-nous seulement que cette musique qu’est le jazz contient une dimension de révolte et de liberté qui en fait une sorte de chant constant et libertaire. Ce qui pourrait peut-être suffire.

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Mais surtout, un double CD paru en 1996 sur le label Nato était entièrement consacré à Durruti. Il est réédité ces jours-ci. Voici donc, en quelque sorte, « l’actualité » de ce propos.

Dans ce CD on trouve parmi beaucoup d’autres des musiciens comme  Tomy Hymas, Tony Coe, Noël Akchoté, François Corneloup, Michel Godard, Benoît Delbecq, Steve Argüelles, Marc Ducret, Evan Parker, Dominique Pifarély, François Couturier…

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Les deux livrets de l’édition de 1996, l’un étant le récit de la vie de Durruti et l’autre le recueil des textes qui sont soit chantés dans cet enregistrement, soit qui ont servi d’inspiration à la composition de musiques originales, sont essentiels pour apprécier pleinement cette création assez insolite.

Assez insolite pour être appréciée, pour en dire tout l’intérêt. Parce que Buenaventura Durruti est un personnage qui doit nous apprendre que nous sommes avant tout maîtres de nous-mêmes et que, pourtant, la liberté à non seulement un prix mais qu’elle se paye sans cesse et souvent très cher. Parce que, si nous l’ignorions, nous devons nous souvenir que le jazz est aussi un combat, même si ce propos peut sembler bien dérisoire par rapport à ce que fut la guerre civile espagnole de 1936 et au destin de Durruti.

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Un siècle seulement avec Robert Johnson

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Le 8 mai 2011, si l’on en croit les chroniques (mais il ne faut jamais les croire, surtout dans ce cas où tout est incertain) nous pourrions célèbrer l’anniversaire de la naissance de Robert Johnson.

Robert Johnson est non seulement présent au coeur de celles et de ceux qui aiment ce que l’on appelle le blues mais aussi, et de la même manière, chez toutes celles et tous ceux aussi qui aiment le jazz. Et sans doute, bien d’autres musiques, rock an’ roll en tête.

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C’est un texte extrait du roman noir de James Sallis « Le faucheux » (Folio policier Gallimard) qui – comme sur www.michelarcens.unblog.fr – constitue le centre de l’évocation de Robert Johnson sur « Notes de jazz ».

« Parce que l’esclave ne pouvait pas dire ce qu’il pensait… il disait autre chose. Il ne tarda pas à dire toutes sortes de choses qu’il ne pensait pas. Nous appellerions cela de la dissimulation. Mais ce qu’au fond, il voulait dire, c’était cela, le blues… Un jour il a dit à un journaliste que les jeunes avaient tort. Ils essayaient de rentrer à l’intérieur du blues, alors que c’était un moyen de sortir, sortir des journées de travail de seize ou dix-huit heures, sortir de leur cadre de vie, de ce qui les attendaient eux et leurs enfants, sortir tout simplement de cette souffrance qui ne les lâchaient pas…

C’est ainsi qu’a évolué le blues pour finalement devenir une autre forme de dissimulation, une autre façon de ne pas dire ce qui était exprimé. Un moyen « sans danger » d’affronter la colère, la souffrance, les désillusions, la rage, la perte des choses. Lorsque le bluesman chante que sa chérie l’a encore quitté, il n’évoque pas la fin d’une relation amoureuse, il pleure le détournement de son existence et de son être [...]

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[...] J’ai éteint la télé, je me suis resservi du whisky et j’ai essayé d’imaginer comment ce serait sans elle. Je suis sorti sur le balcon pour observer le défilé des âmes, les propres et les sales, dans la rue en contrebas. L’association du froid extérieur et de la chaleur intérieure procurée par le whisky était enivrante, électrique. Demain serait porteur de bonnes nouvelles. Vicky ne partirai pas. »

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http://www.musicme.com/Robert-Johnson/albums/The-Centennial-Collection-0886443001466.html?play=01

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Et, voici pourquoi cette autre citation, de Lorand Gaspar cette fois (« Derrière le dos de Dieu » Gallimard 2010), dit si bien ce qu’est la musique de Robert Johnson:

« Nous n’avons que cette musique – multitude blessante et joyeuse pour toucher le feu qui nous habite. »

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Est-ce la raison pour laquelle une chanteuse, plutôt qu’un chanteur, fut-il Eric Clapton, fussent les Stones eux-mêmes, est-ce la raison pour laquelle une chanteuse de jazz, Cassandra Wilson consacra un album à Robert Johnson? En donnant à cette musique toute la vie qui l’habite… depuis cent ans et pour longtemps sans doute…

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http://www.musicme.com/Cassandra-Wilson/albums/Robert-Johnson-5099751257325.html?play=01

Une autre chanteuse a, elle aussi, magnifiquement chanté Robert Johnson. C’est Patti Smith qui nous a donné une interprétation si brûlante de « Come on in my kitchen ».

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Si vous souhaitez écouter cette musique et que, comme moi, vous ne la trouviez pas encore (elle devrait, je pense, ne pas trop tarder) sur le « net » ou dans vos discothèques préférées vous pouvez me la demander, je vous enverrai par « mail » le fichier correspondant.

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Il y a des bonheurs qui ainsi se méritent !!!

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« Excelsior » ou la musique « entre la fin et l’infini »

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C’est un regard, c’est un enfant qui court  dans les rues de la petite ville, c’est une main qui prend celle de son amie, c’est le parfum que j’attends, celui des fleurs du printemps et celui de cet ice-cream dont j’ai rêvé et qu’enfin, maintenant je savoure avec innocence sous le soleil qui revient. C’est une musique lointaine, une musique du passé. C’est une musique si présente, si neuve. C’est un instant qui oscille, entre la fin et l’infini.  C’est ici, lorsque l’eau et le ciel, quand ils ont la même couleur, se confondent. (1)

Les souvenirs du passé, ceux de l’enfance pas plus que tous les autres, ne sont ceux d’autrefois. Ce sont seulement les moments que nous vivons. Aujourd’hui, à cette seconde.

Nous ne nous souvenons de rien. Parce que nous n’oublions rien. Nous sommes tout cela que nous sommes. Que nous fûmes peut-être. Mais c’est pareil.

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Le pianiste Bill Carrothers fait bien plus que nous décrire, que nous raconter à la manière d’un récit de ses années d’enfance et d’apprentissage, la petite ville d’Excelsior, Minnesota dans ce nouveau chapitre de « Jazz and the city » la série imaginée par Jean-Jacques Pussiau  et qui nous a déjà amenés à New-York avec Kenny Werner ou à Paris avec Eric Watson. (« Excelsior » Outenote records 007 distribution Harmonia Mundi)

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Il n’y a ici rien d’une évocation, rien qui ressemble à une description. Ni de la ville, ni pas même de ce qui a pu arriver au jeune enfant d’alors dans cet Etat du North middle west. Et s’il y avait parfois, au hasard d’un titre ou d’une phrase musicale l’esquisse d’une narration, ne nous y trompons pas: là ne se trouve pas le cœur de cette musique. Il n’y a rien non plus en elle, à aucun moment, quelque chose qui nous dise ce que le musicien d’aujourd’hui pense d’Excelsior, de  ce que cela évoque en lui, quels sont les bons et les moins bons souvenirs. Il n’y a rien de nostalgique dans ce qu’il a inventé pour lui, pour nous, il n’y a pas davantage de regrets que d’images heureuses. Ce que nous entendons, ce qui se joue – car, soyons-en persuadés, ce que nous entendons est ce qui se joue – c’est bien davantage, c’est même seulement cela,  c’est Bill Carrothers qui vibre dans sa musique, avec elle, par elle, en cet instant même où il l’invente.birds.jpg 

Les lieux que nous habitons, ceux où nous vivons, sont des rues et des couloirs de métros, des chemins dans la campagne, des ruisseaux, des vallées ou des lacs, des chambres solitaires ou des maisonnées à n’en plus finir, les lieux que nous habitons sont comme des mondes fermés. Non qu’ils soient secrets mais secrets ou racontés, ils n’ont en eux-mêmes rien à nous dire, rien à nous faire comprendre. Pas davantage que les yeux de notre mère, pas davantage que la main de notre amour. Mais, le regard d’une mère, la main qui prend la main c’est cela-même qui est une vie. Et c’est cela que nous voyons d’abord, c’est cela que nous ressentons. Avant même d’apercevoir des yeux ou une main.

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C’est ce regard qui nous touche et nous atteint qui est essentiel, qui est premier, que nous percevions le matin à notre réveil, avant de partir à l’école, et non pas ces yeux et seulement ces yeux, qui pouvaient bien être bleus ou noirs et peut-être étaient, eux aussi, encore ensommeillés.  C’est la caresse de la main qui nous fait battre le cœur et non pas que cette main-ci soit si douce, ou bien qu’elle soit encore jeune ou qu’elle ait déjà la marque, le prix et le poids des années.

C’est ainsi, lorsqu’une musique prend le nom d’une ville, d’une ville que nous aimons, c’est un peu comme si elle devenait une part de nous-mêmes. Mais si la musique révèle ce lieu – sans doute a-t-elle ce pouvoir – plus encore elle révèle le musicien lui-même. Mais davantage enfin : elle nous révèle à nous-mêmes.

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« Excelsior » est sans doute l’un des plus brillants moments de la musique, de ceux qui nous montrent combien celle-ci ne peut reproduire un monde. Mais comment elle peut faire d’un monde caché, d’un monde que l’on ne voit pas, un monde ouvert. La musique ne crée pas en ce sens qu’elle produirait quelque chose. Et ici qu’elle retracerait une histoire, celle dont le pianiste se souviendrait avec une émotion et une intensité plus ou moins grandes.

La musique d’Excelsior crée parce qu’elle révèle. Parce qu’elle est une poésie la musique de Bill Carrothers nous ouvre à notre propre vie en nous conduisant dans une lumière que nous ne connaissions pas encore. C’est là le propre d’une œuvre d’art quand elle est au plus intense d’elle-même. C’est ainsi qu’est la musique de Bill Carrothers, sans doute un pianiste rare, si rare !, l’un de ceux dont la musique est  « faite seulement de ce rien qui respire entre contraires, entre un battement du cœur et le battement d’une aile, la fin et l’infini. »  (Lorand Gaspar).

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(Les images d’Excelsior proviennent du site internet officiel de cette ville)

La musique en écoute « streaming » est ci-dessous:

http://www.musicme.com/Bill-Carrothers/albums/Excelsior-3760195730072.html?play=01

(1) On dit que c’est là l’origine du mot Minnesota dans le langage des indiens Sioux



« A présent, c’était l’aube. » A propos de « Knowing Lee » par Lee Konitz, Dave Liebman et Richie Beirach

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Le jazz vit au cœur intime de l’incertitude, il vit du crépuscule et de sa lumière quand elle vacille et parfois fait murmurer ses plaintes. Cette musique ne s’entend, il faut le croire, que lorsque nous sommes, comme elle, entre « chien et loup ». Lorsque nous sommes perdus, hésitants et pourtant comme jamais en ces instants où nous sommes nous-mêmes, liés indissolublement à notre destin. Le jazz est toujours ainsi, toujours une musique de l’aube, de là où tout commence mais où rien encore n’est fait, où rien n’est décidé. Alors que tout, ou presque sans doute, est possible. Le jazz est toujours une musique du soir, une mélodie de ces moments où nous frissonnons devant l’horizon, quand le soleil disparaît et que nous ne pouvons saisir une main que seulement nous frôlons mais dont nous savons bien qu’elle nous échappera sous le regard d’une étoile pâle. Plus pâle que les autres et qui s’enfuit à nos yeux quand elle demeure dans notre cœur. Sur aucun chemin assuré le jazz ne saurait nous conduire. Il n’y fut et n’y sera jamais lui-même. C’est pour cela qu’il est comme l’essence-même de la musique : une quête sans fin et qui peut-être s’ignore elle-même. 

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C’est pour cela aussi qu’il est la source inépuisable de bonheurs intenses. On peut bien traverser des déserts, se reposer et s’enchanter, s’assoupir dans quelques oasis, il est dans la nature la plus profonde, dans le tréfonds même du jazz de nous conduire au bord du précipice : là où se trouve la joie. Là où nous savons bien que nous sommes capables de voler, de nous abstraire de la terre et de devenir ce que nous sommes, de nous trouver enfin nous-mêmes.

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Oh, il n’y a pas tant que ça des ces moments aussi exceptionnels. Il n’y en a pas tant dans une vie. Que l’on soit musicien ou que l’on écoute la musique ce qui n’est pas bien différent contrairement à une idée reçue et si courante. Mais c’est l’une de ces chances, l’un de ces trésors qui nous attendent au tour et au détour de nos chemins de traverse et qui nous font vivre. Si quelque chose s’appelle l’espoir, c’est peut-être bien cela. Ca n’est pas un but car alors nous ne le verrions jamais cet instant de bonheur ! Nous le manquerions, fascinés par la cible, par la flèche, par l’arc tendu.  

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C’est au contraire un don qui survient et un don comme celui-ci ne peut qu’être total. Il ne provient ni d’une attente, ni d’une demande, encore moins d’une quête. Il ne peut recevoir aucun remerciement. Ce don est comme cela : il est absolu. Le jazz est ainsi qu’il nous donne ce qu’il est tout entier. Pas à chaque fois. Mais il suffit d’une « occasion » comme celle qui sous le nom de « Knowing Lee » vient d’apparaître. Lee Konitz, Dave Liebman et Richie Beirach viennent là de nous donner le meilleur.

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Non d’eux-mêmes ce qui, il faut en convenir serait déjà beaucoup. Ils viennent de nous donner une musique qui est le plus intense, le plus brûlant, le plus imaginatif (car on n’a pas fini, écoutant et écoutant encore cet enregistrement – OutNote records OTN 006 distribution Harmonia Mundi – d’imaginer et de rêver) qui se puisse. Il faut sans doute donner un peu de soi, un peu de son innocence (à aucun moment de son « savoir », de ce que nous connaissons du jazz et de son histoire car ce serait alors affaire de spécialistes, d’historiens, de « culture ») : il faut soi-même se donner à ce don que nous font ces trois compères.

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Tout don, n’est-ce pas, ne se reçoit que si l’on est capable soi-même non de recevoir mais de donner. Et il n’y a aucun don qui soit une obole. Sinon ce don n’en est pas un mais seulement une sorte de prêt, quelque chose de partiel qui attend sans le dire, un geste en retour. Ici, avec « Knowing Lee », la seule chose qui soit vraie n’est pas que nous connaissons mieux Lee Konitz (et pourquoi pas Dave Liebman, et pourquoi pas Richie Beirach : ils sont tous trois indissociables et leur musique est proprement unique) mais que nous sommes avec cette musique enfin éveillés, que nous nous trouvons au bord du gouffre, au bord de nous-mêmes et de toute notre vie. 

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Coda 1 : « A présent, c’était l’aube. Elle était venue sans qu’il s’en aperçût…Lorsqu’enfin il se mit en marche, il eut l’air de voltiger avec la légèreté d’une feuille le long du mur grisonnant… comme une feuille qui n’aurait pas tout à fait assez de vent pour la maintenir en mouvement. Le jour croissait graduellement sans paraître émaner  de quelque source ou direction que ce soit. Maintenant, il pouvait parfaitement lire les mots, les caractères, bien qu’ils eussent encore tendance à danser et à empiéter l’un sur l’autre dans un aimable chassé-croisé de signification… (« Pylône » William Faulkner éditions Gallimard)

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Coda 2 : A toutes fins utiles on précisera qu’il s’agit ici d’un enregistrement à la fois « historique » et hors du temps.

 http://www.musicme.com/David-Liebman/albums/Knowinglee-3760195730065.html?play=01



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