Akpé Motion en voyage à La Réunion

 

 

Akpé Motion en voyage à La Réunion 1964995_10152714906368868_1485042264_n-300x294

 

C’est au terme d’une tournée de cinq semaines dans l’Océan Indien qui les avaient amenés de Maurice à Madagascar, puis à Mayotte et enfin à La Réunion que les quatre musiciens d’Akpé Motion ont donné leur concert de « coda » à « Lespas Leconte de Lisle » au centre de la ville de Saint-Paul. C’était le 18 avril dernier.

 

 

Ils sont sortis de cette belle salle, après une longue « prestation », un accueil enthousiaste, pourtant un peu dépités. Nous avions bien vu, nous spectateurs-auditeurs ignorants qu’ils avaient eu quelques problèmes de sonorisation (comme souvent les « retours »… ce qui à dire vrai n’embarrasse pas beaucoup le public) mais tous nous avions été ravis. Dépités donc les Akpé !

 

10014533_10152814145348868_4635345074995578821_n-300x161 Akpé Motion

 

A la réflexion, il faut assurer, contre vents et marées (et ici, à La Réunion, on sait un peu de quoi l’on parle, ce n’est pas un cyclone qui nous fait peur… encore que parfois…), que ce qui a rendu chagrins les musiciens ce n’était pas la musique, ce qui avait pu les décevoir ce n’était pas quelque chose qui semblait leur manquer (technique, passion, précision, couleurs, vibrations et quoi encore???). Ce qui n’allait pas c’était bien plus probablement qu’ils devaient rentrer en métropole, qu’ils le savaient et que – quoi qu’il arrive quand vous partez en voyage musical, en tournée entre l’équateur et le tropique du capricorne – vous savez bien qu’à un moment ou un autre vous devrez renoncer à quelque chose que vous aurez aimé passionnément pendant de longues et belles journées, pendant des nuits dont vous vous souviendrez longtemps. Bref, Alain Brunet (trompette, bugle, voix et autres sons divers, variés…), Jean Gros (guitare), Sergio Armanelli (guitare basse) et Pascal Bouterin (batterie, voix) avaient, après leur concert, devant « Lespas », dans la nuit tropicale, un coup de blues.

 

1939573_10152783128048868_815244973_o-300x204 Alain Brunet

 

Au même moment, celles et ceux qui avaient eu la chance de répondre à leur invitation étaient tout sourire et se disaient (au fond d’eux et entre eux) qu’ils avaient passé un sacré bon moment ! Comment résister à un « Miles revisited » – période électrique surtout, « Jean-Pierre » précédant « Tutu » -, à des créations comme « Rominus » (pas d’aujourd’hui, mais toujours d’actualité), « Tamarin sunset » en hommage à un bel hôtel (parce que plein de musique tous les soirs) à l’ouest de l’île Maurice dans la petite ville du même nom, ou « Loco-Motion » qui donne son titre au dernier album du groupe (distribution Crystal records) ? Comment résister à l’enthousiasme prodigieux de Pascal Bouterin dont le rôle musical (mais pas seulement) dans le groupe est primordial ? Son approche résolue, rare (les références auxquelles on pourrait le rattacher dans l’histoire de l’instrument pour décrire sa manière de jouer ne sont pas nombreuses), sa façon incessante d’être présent sans jamais lasser, sans jamais s’imposer au-delà de sa place, en construisant un équilibre assuré parce que toujours fragile, son jeu exceptionnel est au cœur d’Akpé Motion, formation qui n’est faite que de jeunes musiciens extrêmement talentueux (ce n’est pas parce que vous ne les voyez pas beaucoup dans la presse écrite sur papier qu’il ne faut pas croire ce qui est dit ici!), Alain Brunet mis à part – je parle là de son âge pas encore canonique, pas de son talent et de son imagination qui sont bien au-delà de ce qui n’a pas très souvent été dit sur lui mais que l’on peut trouver cependant sous la plume de Lucien Malson dans le dernier numéro des Nouveaux Cahiers du Jazz (éditions Encre Marine), Lucien Malson qui n’est pas le dernier des connaisseurs du jazz et de toutes les musiques qui soient, et par Citizen jazz avec ce lien : http://www.citizenjazz.com/Akpe-Motion.html

 

mais, assurément on m’accusera au mieux alors de copinage, d’amitié, au pire de « conflit d’intérêt ».

 

 

Dans tous les cas, je maintiens ma recommandation : écoutez Akpé Motion…

 

Juste une remarque : c’est encore mieux en concert qu’en disque. C’est dire !



Paul Motian, parmi les étoiles

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On ne voit pas les morts.

On dit: « Ils ont disparu… »
Le jour où je ne serai plus, je serai comme eux. On dira de moi que je suis désormais « un » disparu.
Mais ce n’est pas parce qu’on ne voit pas ceux qui ont disparu qu’ils ne sont pas présents.
C’est peut-être seulement ainsi, en rejoignant les étoiles, que les morts sont présents en nous.
Ainsi, certains nous font vivre. Ils nous procurent de la vitalité, de la vie.
Ils font battre notre coeur. Ils nous donnent un peu de leur rythme.
Paul Motian, musicien singulier, batteur hors normes disait à peu près ceci: « si le rythme est perdu, il y a toujours un autre rythme, un autre tempo qui est au fond de moi et que je ne peux pas    perdre ».
Il a quitté notre monde si visible, pour devenir, parmi les étoiles, l’un de ces présents, plus présents encore…
On peut, ici ou là, trouver beaucoup d’informations sur ce que fut la vie de Paul Motian, sa vie d’homme et celle de musicien. On n’en saura jamais plus qu’en l’écoutant.
Pour tous ceux qui l’ont aimé, avec Bill ou Keith, avec beaucoup d’autres, Paul Motian demeurera.


Joachim Kühn: la solitude en partage

Figueretas par Joachim Kühn

 

« Un peu plus tard, allongé auprès d’elle, je voulais
lui demander de ne pas me quitter, de ne pas repartir. Je voulais lui dire que les
moments passés avec elle étaient les meilleurs que j’eusse connus, qu’à traversJoachim Kühn: la solitude en partage 95921
elle, je me sentais rattaché à l’humanité, au monde dans son ensemble, comme
jamais auparavant ; qu’elle m’avait sauvé la vie, que je l’aimais. » (James
Lee Burke « Dernier tramway pour les Champs-Elysées »)

Le jazz nous parle d’amour. Il est peut-être, au fond de
lui, un chant de solitude. Mais il est aussi une musique de partage.

Le jazz est fait pour être donné. Il ne peut qu’être offert.
Nous sommes sur cette terre pour l’écouter recevoir.  Ou pour le jouer. Le jazz « fait »
notre communauté. Il nous réunit, il nous enracine et nous fait vivre.  Il nous rend à nous-mêmes et nous accorde
notre liberté. Le jazz est libre : comme l’Ibiza de Joachim Kühn, cette
île avancée du royaume de Majorque qui fut la première société de l’Occident,
après Athènes, à inventer la liberté…

La musique de « Free Ibiza » est signée du piano
solitaire de Joachim Kühn. Ce sont seize instants, seize joyaux qui se
terminent par un « Moment de bonheur ». Avec une élégance raffinée,
une épure joyeuse qui sait être foisonnante et sereine à la fois. Ici, plus que
jamais le jazz, est libre. Il est un partage fertile. Comme rarement un
musicien, seul avec lui-même, a su en imaginer.



Les héros de l’obscurité

A propos de « Out of print » (Eric Watson et Christof Lauer) et de « Unspoken » (Dave Liebman et Richie Beirach)

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« Sans cesse il s’arrache à lui-même pour entrer dans la constellation mouvante du danger ; peu l’y trouveraient. Pourtant le même destin qui nous ignore se laisse tout à coup charmer par lui et le porte au cœur de son monde turbulent. Je n’entends personne comme lui  […] le héros prenait d’assaut les stations de l’amour ; chaque battement de cœur qui lui était destiné le lançait plus loin, il se tenait au bout des sourires, – déjà détourné, autre. » [1]

Les musiciens sont parfois des héros.

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Pas des « super héros » de bande dessinée, pas des « héros » comme le sont encore les « idoles » qui se mesurent au nombre d’albums vendus ou aux « légendes » de leurs vies. Ce n’est pas lorsqu’on aveugle les autres, ce n’est pas lorsqu’on les rend sourds  à la beauté, que l’on devient un héros. On devient un héros seulement dans l’obscurité[2], pas sous les projecteurs du spectacle des « actualités », pas plus que dans les fantasmes qui prétendent dominer le monde.

Les musiciens sont parfois des héros, non qu’ils fassent ce qu’ils font, qu’ils réalisent des « exploits » que personne à leur place ne saurait accomplir. Ils sont des héros chaque fois qu’ils se mettent en danger et qu’au même moment, sans le faire exprès, sans inventer leur musique avec ce but-là, en jouant pour se livrer et seulement ainsi, ils nous font aimer davantage notre propre destin et notre propre vie. Un héros n’est pas un « sauveur » ni un « ange du bien » qui triompherait du mal à chaque fois qu’il accomplirait ses œuvres. Un héros, seulement, nous montre une voie qui s’ouvre à nous. Et que, sans doute, nous n’aurions pas empruntée s’il ne l’avait soudain éclairée.

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C’est ainsi qu’il y a des « héros ». C’est ainsi que lorsque des musiciens nous montrent que c’est la voie difficile, la voie escarpée, celle de l’effort et de l’audace, le chemin sans fin de l’invention, qu’il faut emprunter, alors ils sont de véritables héros. C’est ainsi que nous les aimons. Parce que c’est de la même manière qu’ils nous disent l’amour de la musique.

Il est alors certain que « Si nous construisons notre vie sur ce principe qu’il nous faut toujours aller au plus difficile, alors tout ce qui nous paraît encore aujourd’hui étranger nous deviendra familier et fidèle ».[3]

Jouer, ainsi, est une ascension continue…

C’est au même moment que viennent de sortir deux enregistrements réalisés pour le label de Jean-Jacques Pussiau Out Note records en 2009. Deux enregistrements réunissant chacun un pianiste et un saxophoniste. Ces saxophonistes jouant tout deux du ténor et du soprano.

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Ces musiciens, à leurs façons, pas si différentes, mais si personnelles et irremplaçables, insubstituables pourtant, sont chacun des « héros ». Parce que si leur musique est belle, si elle aboutit à ce que nous pouvons ainsi nommer, c’est parce que chaque note, chaque mesure est inattendue. Même si Dave Liebman et Richie Beirach jouent Katchaturian, « All the things you are » de Jerome Kern ou « Transition » de John Coltrane, nous ne savons jamais, avant de les entendre où ils nous conduisent. Avec la musique d’Eric Watson qui, plus et mieux peut-être que tout autre, risque à peu près tout, on sait bien, comme par avance désormais, qu’on ne reconnaîtra rien de ce qu’il nous montrera. Mais que nous serons, sans cesse, du début à la fin, comme chez nous.

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Et, dans ces deux disques, dans ces deux « exploits musicaux », c’est bien de cela dont il s’agit ! La musique nous emporte dans des terres inexplorées. Elle nous métamorphose alors de telle sorte que nous devenons un peu plus nous-mêmes et qu’au travers de l’étrange, de ce qui paraissait, il y a un instant encore, plein d’obscurité, nous voici nous-mêmes, plus intensément nous-mêmes.




[1] Rainer-Maria Rilke, « Sixième élégie », « Les Elégies de Duino », Poésie/Gallimard

[2] La deuxième composition d’Eric Watson enregistrée dans le disque « Out of print » s’intitule « Hero in the dark »

[3] Rainer-Maria Rilke, « Lettres à un jeune poète », Poésie/Gallimard



Vingt ans avec Miles

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Il avait vingt ans ou presque, et Miles Davis enregistra avec Charlie Parker.

C’étaient des « petites choses », mais tout de même, rien de moins que « Moose The Mooche », « Yardbird Suite »,  « Ornithology » ou «  A Night In Tunisia ». [C’est cette année-là, en 1946, quand les fracas s’étaient à peu près tus, qu’ « Esquire » le proclama « Nouvelle Star de la Trompette Jazz ».

Cela fait vingt ans ou presque que Miles a quitté ce monde-ci mais que sa musique, tout entière, demeure.

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……………………………………………………………………

J’avais vingt ans. Il y a vingt ans. Je viens d’avoir vingt ans aujourd’hui. Et toi, à peine. Et ton sourire est mon sourire, ton regard est ce par quoi je vois le monde. Et la musique nous emporte. Nous ne savons pas où. Et nous ne savons pas si au bout du monde, il ne pleuvra plus, si la lune nous éclairera encore. Et lui, alors que le soleil disparaissait à l’horizon, il nous a croisés. Il a eu un geste incertain. La nuit était venue…

Nous avons vingt ans. Le ciel est bleu. Mais le bleu du ciel et celui de la mer sont aussi ceux des forêts. L’éclat sombre des notes cuivrées s’abîme maintenant au creux de nos cœurs.

Il y a vingt ans.  Vingt ans sont juste venus. Il y a si longtemps. Si longtemps que nous nous sommes retrouvés. Il y a vingt ans aujourd’hui que j’ai vingt ans. Il y a vingt ans déjà que tu vis auprès de moi.

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Aucun départ n’est sans retour. Une présence, ta présence, ton amour sont éternels, même si aux yeux du monde tu n’es pas là.

La musique qui semble s’être tue un jour, vibre toujours. Personne, non personne, mon rêve, n’a le pouvoir de s’en défaire. Cette musique qui est comme celle de notre sang, de l’air que nous respirons, cette musique qui est à chacun d’entre nous, elle vient sans doute du ciel et de la terre, quand ils sont ensemble. C’est là où se tient notre jardin. Celui que tu soignes avec tant d’attention. Celui qui ne s’effacera jamais.

Nous avons vingt ans depuis si longtemps.

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Philip Catherine: comme sur un nuage

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« Il marchait sur un nuage. Il marchait dans le ciel. Il marchait parmi nous. Il souriait. Il montrait à tous ce qui éclairait leurs jours et ce qui laissait de même  reposer leurs nuits.

Il nous donnait ainsi la force d’aimer. Il y avait dans sa musique bien des échos du passé, tous les éclairs du présent et les fables les plus incertaines de l’avenir.

Il y avait dans la musique qu’il inventait – en l’empruntant à la mémoire de quelques ancêtres, en la dérobant au temps qui s’envole – des gouttes de pluie si fines qu’elles n’étaient chacune qu’une part de bonheur, qu’une infime parcelle de l’énergie immédiate de l’instant »

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La guitare de Philip Catherine, plus que jamais est aérienne. Plus que jamais sa musique est une sorte de lumière, discrète et, ainsi d’une intensité sidérante.

Il faut seulement laisser advenir la musique – sans doute ; peut-être – et alors elle en dira bien davantage que tous les discours et que les bruits du monde.

Dans cet enregistrement paru à la fin du mois de juin Philip Catherine fait de la musique, de celle qu’il trouve dans les pages écrites par Cole Porter, une poésie, une parole initiale : là où la simplicité translucide est la source du rythme et celle du plaisir, le début du bonheur partagé.

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« Philip Catherine plays Cole Porter »

 (Challenge jazz 2011) avec Karel Boehlee (p), Philippe Aerts (b) et Martjin Vink (dms)



Richie Beirach: nouvelles de Tokyo

 

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« Du côté de Kita Shinjuku, au soir de l’hiver, Naoki abandonna le monde. Il entendit quelques notes de piano, brèves et déchirantes comme un court  poème désespéré. Il y a longtemps que plus personne n’était capable de dire où la ville commençait, où elle se terminait. Elle ne connaissait aucune limite.

Dans ses rues nocturnes, les plus étroites et terrifiantes, les plus encombrées de personnages aussi sombres que le ciel, la jeune fille pâle avançait avec une légèreté inquiète que personne jamais, dans aucun de ses gestes, ne pourrait apercevoir.  

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Les lumières multicolores tremblèrent. C’était ce que l’on apercevait du ciel et des étoiles qui semblait déjà rugir et s’effondrer. D’un seul instant.

La jeune fille pleurait un peu. Mais rien ne l’effrayait. Pas même cette impression que le sol d’asphalte, brillant sous la pluie maintenant incessante, puisse tout à coup se dérober sous ses pas. Ni les menaces qui l’entouraient. Ni même que le monde tout entier puisse basculer, se renverser.

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Lentement, Hisae aperçu sur la petite place où elle se trouvait sans l’avoir voulu, un peu de la clarté blafarde d’un nouveau matin et peut-être d’angoisses ou de peurs nouvelles. Pourtant, elle ne vit que la beauté des arbres qui s’agitaient à peine sous un vent aussi léger que l’air désormais apaisé. Hisae ne ressentit qu’une chose qui faisait vibrer tout son être et c’était une lumière. A côté d’elle une ombre l’accompagnait encore, et c’était comme si, pour toujours, elle l’étreignait. Hisae ne vit que la beauté du monde et la douceur du printemps ».

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Le pianiste Richie Beirach est l’un des musiciens d’aujourd’hui dont l’exigence envers lui-même résonne au cœur de tout ce qu’il donne depuis qu’il s’est dévoué au jazz. C’était avec Stan Getz pour un premier voyage, une première « tournée », avant une rencontre décisive avec Dave Liebman et bientôt le quartet Quest, l’une des inventions les plus généreuses et fertiles du jazz d’aujourd’hui.

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Richie Beirach a choisi la ville de Tokyo comme « thème » de ce quatrième opus proposé par le producteur Jean-Jacques Pussiau pour le label Out Note records, le premier étant New-York pour Kenny Werner, le second, Paris pour Eric Watson et le troisième, sa ville natale d’Excelsior pour Bill Carrothers. (On attend maintenant l’Ibiza de Joachim Kuhn).

Richie Beirach a choisi comme titre de cet album, « Impressions of Tokyo, ancient city of the future ». Cela dit au moins deux choses. La première c’est sans doute la fascination du pianiste pour cette ville au-delà du temps, au-delà de l’Histoire et donc sans doute de tout événement. La seconde c’est que, comme si cela était un paradoxe, il n’a peut-être rien à nous dire, à décrire à notre intention, à propos de Tokyo. Parce qu’il s’agit  ici, bien plutôt de nous faire partager les impressions, les sentiments et les sensations, toutes les émotions, que cette ville lui procure. Et lui suggère d’inventer. Voici sans doute quelles sont, pour cet enregistrement où l’on ne peut en aucune façon ignorer le don que fait à chaque instant, à chaque mesure, le pianiste, les exigences de Richie Beirach.

 

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Ces inventions musicales où résonnent à la fois et côte à côte des abîmes et des éclairs, des effrois et des bonheurs, ont été enregistrées au mois de septembre 2010, six mois donc avant la catastrophe qui irradie le Japon tout entier. Qui le frappe en toutes ses dimensions, au plus profond du pays, des femmes et des hommes, ceux de toutes les villes et de toutes les bourgades de l’archipel, de toutes les géographies et dans tous les replis de sa culture et de son histoire.

Il faut sans doute que la musique sombre et claire, incandescente et brillante, tragique et magique, sensuelle et réfléchie de Richie Beirach, il faut sans doute que l’histoire fiction-vécue de Naoki et Hisae, il faut  que le Japon pays lointain, au passé intense et à l’avenir déjà présent, nous apprennent ou plutôt nous rappellent que la menace d’une catastrophe, d’un effroi, d’une terreur sont le destin de chacun d’entre nous. Et qu’au même moment nous devons nous réjouir.

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William Faulkner écrivit un jour ces mots, ici en place de coda sans fin :

« Car regarde maintenant, quoique l’extrême bord du couchant ne soit plus vert et que tout le firmament ne soit à présent qu’un arc constellé et sans voile qui tourne lentement, les dernières heures du jour réfugiées au creux de la plaine s’étant évanouies, il demeure encore une faible lumière diffuse et partout où tu portes tes regards sur cet obscur panorama tu distingues encore, aussi faible qu’un murmure, le pâle éclat aux contours indécis de l’églantine en fleur rendant à la lumière la lumière qu’elle a reçue comme le feraient les fantômes de bougies ».

(« La Ville », Quarto, éditions Gallimard)



« Ko-Ko » et les origines du jazz

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« Le visible est la manifestation de l’invisible » : c’est sur cette affirmation que se clôt le livre d’Alain Pailler, maître magicien à nous faire voir les merveilles de Duke Ellington depuis au moins deux livres un tiers[1], ce nouvel opus portant en titre le nom d’une pièce aussi fascinante qu’étrange intitulée « Ko-Ko »[2].

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De cette affirmation, qui pourrait être celle de Spinoza, de Kandinsky et de quelques autres dont il serait éclairant de faire la liste, et qui est ici empruntée par Alain Pailler à Alphonse-Louis Constant alias Eliphas Levi, « Ko-Ko » est la plus magistrale démonstration qui soit.

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Ce livre dans lequel on est d’entrée plongé, précipité faudrait-il dire, comme dans un océan de passion, de musique, de sonorités étranges, comme dans des jungles foisonnantes, aux chemins incertains, déroutants, ce livre nous dit beaucoup sur cette pièce d’Ellington.

On pourrait s’attendre à une analyse musicologique, à des comparaisons savantes, à une affaire de spécialiste et de savant. Et seuls les dieux du jazz savent combien Alain Pailler en connaît des milliers de choses et bien davantage encore sur Duke Ellington et sur ses hommes, sur ses musiques ! Il en sait, cet écrivain amoureux des secrets et des mystères, sur cette musique et sur ce musicien qui l’inventa de manière si prodigieuse ! 

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Mais ce qu’il nous procure ça n’est pas une connaissance pointilleuse de « Ko-Ko », c’est avec admiration, tout ce qui fait que ce morceau singulier, à bien des égards « pas comme les autres », est emblématique non seulement des inventions ellingtoniennes, mais peut-être du jazz tout entier :

« Une brève coda fait mine de rassembler les énergies retombées afin de les relancer vers les sublimes hauteurs conquises quelques instants auparavant.

Pièce sauvage, agressive, barbare, Ko-Ko s’impose par son caractère dissonant d’une déchirante beauté. Derrière un manteau d’encre s’agrègent des fulgurances d’orage ».

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De là où vient Ko-Ko, de là où cette musique trouve son origine – sans doute dans le tréfonds absolu, sans doute dans l’origine même du monde –, dans l’invisible où elle naît et se déploie et qui est cela même qui nous permet de voir, de là vient le jazz. C’est pourquoi, Charles Mingus et Miles Davis, sans doute, furent les continuateurs du grand œuvre ellingtonien, chacun à leurs manières sauvages, c’est-à-dire si singulières.

C’est tout ceci que nous dit Alain Pailler, qu’il nous fait vivre. Et, c’est comme si l’enthousiasme nous emportait[3]. Comme si les dieux du jazz nous transportaient soudain. En lisant Ko-Ko, en écoutant Ko-Ko. Et le jazz tout entier.

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Et on trouvera ici « Ko-Ko » parmi toute la musique du Duke:

http://www.musicme.com/Duke-Ellington/albums/Duke-Ellington-0884463067417.html?play=01



[1] Alain Pailler a déjà publié chez Actes Sud « Plaisir d’Ellington » et « Duke’s place » et chez Rouge Profond « La preuve par neuf » dont l’un des trois chapitres est consacré aux trios du Duke.

[2] Editions Alter Ego 3 rue Elie Danflous 66400 Céret.

[3] Voir page 8 de « Ko-Ko ».



La musique des souvenirs

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« Quand passent les nuages, quand le soleil s’efface, quand le temps change, c’est comme si le temps s’écoulait … au loin le ciel s’éclaire, au loin le ciel s’assombrit… »

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Dans un texte inédit, Alain Gerber, l’auteur de « Longueur du temps » qui paraît aux éditions Alter ego, écrit :

« … Dans cet art extravagant

Réservé à d’inconscients extralucides

Jouer une musique qui n’existe pas

Ce qu’on dit peut être aléatoire … »

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Ne doutons pas qu’il y ait là comme une sorte de manifeste dont ce dernier livre serait comme la réalisation, pleine d’extravagances, d’inconsciences visionnaires, de musiques irréelles et de hasards qui ne seraient que des formes abouties du destin.

Avec aujourd’hui bien plus de cinquante titres à son actif, avec des centaines d’émissions de radio sur France Musique et France Culture, Alain Gerber est à la fois un créateur prolixe et un inventeur fertile. Couronné depuis maintenant plusieurs décennies par de prestigieux prix littéraires (Interallié, Goncourt de la nouvelle, prix de la ville de Paris et bien d’autres encore).

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Tous ses livres jouent une certaine musique comme toutes ses émissions musicales nous donnaient à entendre, entremêlés avec de merveilleuses notes bleues, des textes, récits réels ou imaginaires qui nous en disaient davantage que nous ne nous y attendions chaque fois.

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Pourtant, « Longueur du temps » est d’une autre nature. Il s’agit bien, ici, d’un texte singulier. Parce que si rien ne dit qu’il s’agit de « poésie » – pas plus l’auteur ne le reconnaît ; mais comme il ne le dénie pas non plus, il est assez clair que nous sommes dans la perplexité qui provient sans doute de cet aléatoire aussi inconscient qu’irréel – il y a bien là, dans la forme, dans l’apparence donc, quelque chose qui y fait penser : la typographie ne pouvant pour une fois peut-être pas nier totalement son rôle !

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Mais surtout, c’est que dans « Longueur du temps » c’est tout le temps passé qui surgit : non comme un retour, non comme quelques anecdotes dont le souvenir se ferait plus ou moins présent au fil de l’écriture qui ne serait alors qu’une façon de garder une trace, une sorte d’archéologie plus ou moins précise, plus ou moins juste, un auto-témoignage auquel on ne pourrait alors apporter qu’un crédit tout relatif à la confiance que l’on ferait à celui qui écrit et dont le lecteur ne saurait rien de la sincérité, de l’exactitude du propos.

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Ce qui vit dans ces lignes ce ne sont pas des faits ou des « événements » – ni ceux de l’enfance, ni ceux des séjours dans des pays étranges plutôt qu’étrangers, de l’Amérique à l’Afrique sans oublier le plus vieux des continents, ni ceux de l’âge d’homme, ni ceux des épreuves, des joies ou des douleurs, de celles que l’on dit ou de celles qui se cachent mais que l’on ressent et c’est cela l’essentiel – ce qui se vit dans ces lignes de façon primordiale c’est que le temps, celui qui passe, en fait ne passe jamais, jamais tout à fait. On peut ne voir dans une existence que la force ou même que la rage de vivre : il n’empêche, l’instant que nous vivons, dans toute son intensité est toujours plus fort, plus présent, plus réel. Parce qu’il n’est  fait que de ces rêves, des ces inconsciences, de ces extravagances dont nous parle Alain Gerber.

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Ce qui est sans doute le plus admirable dans « Longueur du temps », c’est que tout cela nous n’avons pas à le comprendre, parce qu’ici rien n’est démontré, pas même montré, mais que tout est donné, de façon absolue, « généreuse » pourrait-on dire sans doute. Parce que nous n’avons, avec la musique qui est au cœur de chaque phrase, de chaque image, dans chaque présence du passé, du temps retrouvé, qu’à nous laisser aller au fil des souvenirs du plus musicien des écrivains.

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Voici pourquoi « Longueur du temps » est un livre comme il n’en existe pas. Et que l’on découvre avec autant de surprises que d’émotions incessantes.



Le bel été de l’anarchie

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« Dis-moi, connais-tu ce déchirement intime ? Tu penses une chose et tu en fais une autre : pas par lâcheté mais par nécessité. »

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« Je répondis que je comprenais fort bien. En me disant adieu, il me donna une petite tape sur l’épaule, comme cela se fait en Espagne. J’ai encore ses yeux présents à la mémoire. Une volonté de fer s’y mêlait à un étonnement enfantin – un alliage tout à fait inhabituel. »

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C’est dans le livre de Hans Magnus Enzensberger « Le bref été de l’anarchie » (L’imaginaire/Gallimard) qui est paru il y a quelques mois que l’on trouve ce portrait du révolutionnaire anarchiste espagnol Buenaventura Durruti.

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Voici un livre essentiel. Même si la traduction qui nous en est donné n’est pas empreinte de défauts parfois irritants. Mais cela n’est que problème de forme…

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Pourtant on peut se demander ce que vient  faire cette « référence » à un personnage historique si « marginal », dans ces lignes dont le jazz est, en principe, l’objet ?

Rappelons-nous seulement que cette musique qu’est le jazz contient une dimension de révolte et de liberté qui en fait une sorte de chant constant et libertaire. Ce qui pourrait peut-être suffire.

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Mais surtout, un double CD paru en 1996 sur le label Nato était entièrement consacré à Durruti. Il est réédité ces jours-ci. Voici donc, en quelque sorte, « l’actualité » de ce propos.

Dans ce CD on trouve parmi beaucoup d’autres des musiciens comme  Tomy Hymas, Tony Coe, Noël Akchoté, François Corneloup, Michel Godard, Benoît Delbecq, Steve Argüelles, Marc Ducret, Evan Parker, Dominique Pifarély, François Couturier…

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Les deux livrets de l’édition de 1996, l’un étant le récit de la vie de Durruti et l’autre le recueil des textes qui sont soit chantés dans cet enregistrement, soit qui ont servi d’inspiration à la composition de musiques originales, sont essentiels pour apprécier pleinement cette création assez insolite.

Assez insolite pour être appréciée, pour en dire tout l’intérêt. Parce que Buenaventura Durruti est un personnage qui doit nous apprendre que nous sommes avant tout maîtres de nous-mêmes et que, pourtant, la liberté à non seulement un prix mais qu’elle se paye sans cesse et souvent très cher. Parce que, si nous l’ignorions, nous devons nous souvenir que le jazz est aussi un combat, même si ce propos peut sembler bien dérisoire par rapport à ce que fut la guerre civile espagnole de 1936 et au destin de Durruti.

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