Les livres d’Alain Gerber là où « le jazz est un roman »

Alain Gerber est un écrivain auquel ce blog porte la plus grande attention.

Parce qu’il est l’un des rares écrivains à savoir faire surgir la musique, la vie-même des musiciens, à savoir faire mieux comprendre et mieux aimer en même temps le jazz.

On trouvera donc dans cette page des textes qui lui sont consacré et pour commencer ceux publiés déjà dans « L’instant », un blog que l’on trouve à l’adresse suivante: www.michelarcens.unblog.fr

Et en tête de cette page un article à propos du dernier livre d’Alain Gerber consacré à Django.

 C’est en musique (en cliquant sur le lien ci-dessous) et, par exemple, en commençant par le titre « Insensiblement » que l’on peut lire cet article.

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 http://www.musicme.com/Django-Reinhardt/albums/Nuages-0044001842825.html?play=01

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« …mais ils avaient trop de choses à se dire. Trop de choses pour lesquelles on n’a pas inventé les mots. Trop de choses que les poètes eux-mêmes n’écrivent qu’entre les lignes, au moyen d’une encre plus limpide que les larmes, et qui laisse moins de traces. »

C’est ainsi qu’écrit Alain Gerber. A la manière même des poètes dont il parle ici.

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Ici: « Insensiblement, Django », c’est le titre de son dernier livre, paru il y a quelques jours à peine (éditions Fayard).

La lecture de ce livre constitue une manière essentielle et unique de célébrer la naissance du guitariste il y a cent ans (le 23 janvier 1910, quelque part, nulle part…)

Mais il est plus encore. Bien davantage.

Un livre sur Django Reinhardt ça pourrait être une biographie.

Nous sommes, paraît-il,  »friands » de biographies. C’est ce que diront les éditeurs, sans doute bien intentionnés, cherchant à répondre à nos attentes.

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« Insensiblement » n’est pas une biographie. C’est un roman. Comme, depuis longtemps, tous les livres d’Alain Gerber, puisque l’on sait bien que, pour lui, « le jazz est un roman. »

Mais enfin, écrire sur Django, avec Django, autour de Django, à propos du manouche, comme l’on voudra, c’est forcément évoquer des éléments de sa vie.

Alors, quand Alain Gerber commence son livre en octobre 46, pour le poursuivre au printemps 39, puis en venir aux années 35 et après, 46 ou 53, on comprendra que la chronologie propre à la logique biographique est loin, bien loin: que le temps, tel qu’il se déroule dans les calendriers et même dans les célébrations anniversaires obligées, n’est pas l’affaire de ce roman.

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La réalité, telle qu’on la conçoit généralement, n’a pas grand chose à voir avec l’écriture de ce livre.

On pourrait dire que c’est là le propre de la fiction., tordre le cou à la réalité.

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(avec Duke Ellington)

Mais qu’en est-il d’une fiction qui mêle les personnages réels: Django, mais bien sûr tant d’autres musiciens comme Coleman Hawkins ou Duke Ellington sans parler, évidemment, de Stéphane Grappelli, avec des personnages imaginaires, inventés? Cela constitue sans doute l’art du « trouble » le plus accompli. Ce qui semble « repère » l’est-il encore? Où donc se trouve la part de réalité? Qui dit vrai? Où est la vérité, quelle est-elle donc? Où se cache-t-elle, où se montre-t-elle?

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(avec Edith Piaf)

Alain Gerber nous prévient dans un « Avertissement » liminaire: Lorna Selznick n’existe pas. Ou, plutôt elle n’a pas existé.

Mais il écrit quelque part dans le roman:

« Ayant ensemble tourné la tête, ils se regardaient depuis quelques secondes déjà lorsqu’ils ont pris conscience d’être en face l’un de l’autre. »

Après s’être quittés, ils se sont retrouvés: le hasard qui s’appelle parfois le destin, les a, dans le roman, rapprochés, Lorna qui n’est pas et Django qui fut.

Et, c’est ainsi qu’ils sont!

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Ni l’un ni l’autre ne sont décrits autrement que dans leur vie, dans l’instant de leurs émotions, de leurs regards réciproques, de leurs sensations, de leurs sentiments. Lorna et Django, alors sont bien vivants!

« Nous vivons dans un éternel présent que nous ne quittons jamais. » (Michel Henry, in « Entretiens » éditions Sulliver)

C’est ce « présent » qu’Alain Gerber nous montre, à chaque ligne de ce livre. Où Django, dans ce présent, dans cette présence, est tout simplement, vivant.

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Non pas comme une sorte d’objet, de personnage qui se déplacerait ici ou là, qui passerait de tel état à tel autre, qui cheminerait de telle salle de concert en tel club enfumé à Saint-Germain, au « Village » ou n’importe où dans le vaste monde: dans « Insensiblement (Django) » nous sommes comme avec Django. Non pas seulement à ses côtés, non pas comme des visionnaires (à moins que ce soit des « voyeurs ») des scènes de sa vie, mais bien plutôt comme à l’intérieur de lui-même, comme une parcelle, fut-elle infime, de lui, de sa propre vie.

Sa propre vie: c’est-à-dire ses propres sensations, ses propres émotions, ses doutes et ses certitudes tout autant. Ses « vibrations » et ses errances, ses bonheurs, ses affrontements, ses peurs, ses désirs.

De tout cela, parce qu’il les ressent lui-même, parce qu’il en est comme le dépositaire (parcellaire sans aucun doute, car nul autre que Django ne peut être Django et nul autre que chacun de nous ne peut être nous) parcellaire donc, mais si proche, si intime, alors, Gerber peut nous donner quelque chose à partager: une exception à saisir. Fugitive, presque in-atteignable.

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Mais, si parfois nous croyons l’atteindre, s’il nous semble que nous l’avons trouvée cette chose-là qui s’appelle la vie, la vie de Django, de Lorna, celle de Naguine ou de Babik, c’est que l’encre invisible du poète a accompli son destin, faute peut-être de ne pouvoir jamais atteindre sa cible.

C’est aussi, parce que notre propre vie c’est ce que nous sentons, ressentons, ce à quoi nous n’échappons en aucune façon, à aucun moment…

 

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On aurait pu croire qu’en faisant le récit des « événements » de l’histoire que nous avons vécue on aurait là la meilleure et plus efficace façon de dire la réalité, de dire ce que nous fûmes ou même ce que nous sommes.

Mais Django est insaisissable, encore plus que tout autre. Comment voulez-vous le décrire?

« …il a parcouru tant et tant de chemin pour atteindre ce but qu’il ne s’était jamais fixé, qui s’est présenté à lui un beau jour et qui n’a plus bougé de là. Il a tant bourlingué, Londres, Rome, Bruxelles, Genève, Amsterdam, Stockholm, Oslo, l’Algérie, l’Amérique, l’Allemagne, Trifouillis, Pétaouchnock, camps volants, tours et détours à n’en plus finir… la route aura été si longue et le temps si court. »

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C’est comme sa musique, Django l’a souvent comme cachée, dissimulée pour mieux la protéger, pour mieux la jouer et la donner, pour la partager davantage. Alors, avec ça vous voudriez la décrire cette musique?

« Et maintenant chaque note est un campement. Chaque note est un endroit où l’on a mis le feu bien à l’abri, au lieu de la laisser danser dehors jusqu’à l’épuisement. Chacun des souvenirs qui ne vous ont rien coûté soudain n’a plus de prix, et… vous faites couler cet or entre vos doigts, sans vous lasser. »

Décidément, Django est au fond, invisible, « in-montrable »! Tout autant que sa musique!

Mais sa musique, son art, son génie, sa personne, qui est tout cela à la fois, insensiblement, ce livre nous les fait quand même apercevoir, c’est-à-dire, ressentir, pressentir.

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Toute la musique de Django Reinhardt est comme la trame même du roman; à chaque phrase nous en faisons l’épreuve en nous-même.

« L’invisible désigne en réalité la première forme de la révélation, la plus radicale, secrète parce qu’on ne peut pas la voir, mais incontestable car ce qui s’éprouve, on ne peut pas dire qu’on ne l’éprouve pas. » (Michel Henry, op cit.)

La vérité n’est pas visible: elle est inactuelle, hors du monde, hors du temps. Mais elle est une sorte de présence absolue, que rien ne peut effacer, ne peut empêcher.

C’est pour cela et c’est ainsi que ce roman au beau titre d’un des plus beaux enregistrements de Django, c’est pour cela qu’ « Insensiblement », fait vivre Django.

A chacune de ses pages. A chacun des instants qu’il parcourt.

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A propos de « Blues »

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« Et puis les mots qui sont restés en arrière de nos souffles, les beaux mots du silence, alors que nous étions cachés par terre derrière les carcasses des vieilles choses, derrière le soir qui tombe, environnés d’une poussière d’or, si lente, dans l’ancienne grange que personne s’était même pas donné la peine de brûler. » 

Les mots du silence: ce sont aussi ces mots-là qui font la musique de la littérature. Ce sont ces mots qui font, avec de la musique du roman. C’est ici, ici-même, que la musique fait, avec ses mots, avec des mots, les romans, la poésie, toute la littérature.

C’est ainsi que cela se passe quand cela vient de l’arrière de nos souffles: que ce soit des mots, des phrases, des paragraphes ou des chapitres entiers. Ou que ce soit des notes, des chants, des accords, des désaccords, des harmonies, des plaintes, des joies, des pleurs.

C’est ainsi que cela se passe quand la littérature vient du tréfonds. Alors, la musique et elle, sont indistinctes.

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Pour un roman qui exprime, fait ressentir la naissance de cette musique que l’on appelle le « blues », il y a là comme une « évidence ». Mais enfin, que celle-ci (cette évidence) soit dans notre lecture à chacune des pages, à chacun des mots, c’est quand même autre chose: une sorte d’exploit. Une évidence et un exploit en même temps: c’est, ou un oxymore ou une contradiction.

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A moins que ce soit l’oeuvre dont ne sait trop quel mystère.

Sans doute celui qui se cache au coeur de « ces livres où l’on dit au moyen des mots ce que les mots sont incapables de dire ».

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Il y a dans « Blues », le dernier roman d’Alain Gerber (éditions Fayard), l’histoire des esclaves, la formidable histoire du « chemin de fer souterrain » d’Harriet Trubman, la guerre de sécession, l’abolition et ce qui s’en suivit. Ou peut-être ce qui ne s’en suivit pas. Il y a des amours, des peines, des joies et même quelques rires. Il y a des morts, des morts violentes, des bagarres, des ivrognes, des bagnes effroyables, des lumières au matin qui éblouissent déjà.

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(photographie M Arcens)

Il y a dans « Blues » cette souffrance à l’origine de la musique. 

On lit et on entend ainsi cette plainte:

« De mon harmonica je ne tirais plus que des accents mélancoliques. Ils nourrissaient ma souffrance, pourtant je n’avais aucun autre moyen de la supporter. »

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Il y a dans « Blues » des scènes haletantes, vécues de l’intérieur, mais que l’on aperçoit, quand on les découvre dans le silence de la lecture, comme des scènes de cinéma, de grand écran dans une salle obscure.

C’est ainsi que l’on vit, comme si on le vivait nous-mêmes, la naissance du kazoo, la création de « Midnight special », d’ « Abilene », de « John Henry », jusqu’à Mamie Smith et l’enregistrement du premier blues. Et bien d’autres faits « historiques ».

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(Mamie Smith)

Mais l’essentiel n’est pas là. On pourrait bien nous écrire « l’histoire du blues » que nous ne saurions pas pour autant de quoi il s’agit.

Ici à chaque instant on comprend. Mieux: on sait, on vit, on vibre.

« Le blues, il s’agit pas de faire semblant…Quand on est en train de rendre l’âme, on s’applique! C’est ce qui marine tout au fond du puits, tout là-bas dans le noir, qui doit sortir de toi. »

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Pourtant tous les blues ne sont pas tristes. Et « Blues » est le contraire d’un livre empreint de tristesse .

« Tous n’étaient pas tristes, pourtant, mais tous s’étaient enivrés avec le vin de la tristesse. S’ils étaient gais, ils étaient gais comme un homme saoul qui vient d’avoir une mauvaise journée. Tous avaient perdu quelque chose.. »

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Ce livre-là est une formidable aventure: le récit de cette aventure, mais plus, mais bien davantage, il est comme l’aventure elle-même!

Parce que l’écriture est comme portée par la vie, par le langage et les sentiments, par les événements. Parce que, à chaque page, c’est comme si l’écriture de ce roman « racontait des choses qui nous étaient arrivées et des choses qui, hélas, nous arriveraient pas, mais qu’on aurait tellement aimées. Oh! des toutes petites choses, comme une nouvelle mule au printemps. »

« Je suis convaincu qu’il existe une relation étroite entre la musique et la littérature. Malheureusement, j’ignore laquelle. L’homme qui mettra le doigt dessus méritera qu’on dresse son effigie devant le Capitole, mon cher Silas! » s’exclame l’officier d’un régiment de « couleur » parti en découdre avec les Indiens en s’adressant à l’un des personnages du roman, un ancien esclave.

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Et c’est en rythme, par le rythme que l’on découvre « Blues ».

« Le rythme est une sorcellerie. Sans lui, la musique n’entrerait en nous que par les oreilles. Ou peut-être par les pensées, telle une chose qu’on rêve mais qui n’existe pas vraiment. Grâce au rythme elle pénètre tout notre corps. »

C’est ainsi que font la musique et la littérature. La poésie est ainsi.

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(photographie M Arcens)

Et en échos quelques six ou sept minutes de blues, version Duke Ellington et Johnny Hodges en cliquant ici:

http://www.deezer.com/listen-2269191  (« Weary blues »)

Et aussi Blind Lemon Jefferson (« Match box blues »):

http://www.deezer.com/listen-3013012

Ou encore Robert Johnson par qui (presque) tout est arrivé (« Malted milk »)

http://www.deezer.com/listen-4593324

(Les citations de cet article sont toutes extraites de « Blues », le livre d’Alain Gerber. Editions Fayard)



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