Les vitalités multiples

Doit-on s’étonner de la vitalité du jazz ?

Sans doute pas, si cette appellation désigne non seulement une partie de la musique du XX° siècle mais aussi et surtout une façon de concevoir ou plutôt pourrait-on dire de vivre la musique. Et, finalement de vivre sa propre vie.

 

On retiendra aujourd’hui deux exemples de cette vitalité, de cette faculté qu’a cette musique ou plutôt ses musiciens, les musiciens en général, lorsqu’ils ne sont pas enfermés dans une seule partie de l’histoire de leur art et de la création en général. (Ce qui ne veut absolument pas dire que les autres ne soient pas de très grands artistes.)

Ces deux exemples sont :

un concert (qui était une première d’un nouveau projet mené par la contrebassiste Sarah Murcia)

et rien moins que sept enregistrements de musiciens que les Notes de jazz aiment bien. (Ce qui veut dire qu’elles ont un a priori favorable, ce qui exclut, on l’aura compris, toute objectivité… mais qui voudrait revendiquer l’objectivité dans ce petit exercice trop souvent dit « critique ».)

Sarah Murcia « Eye Balling » : c’était donc il y a quelques jours au Conservatoire de Perpignan ou à l’invitation de Jazzèbre l’association qui, dans cette ville, et dans une bonne partie de la région, propose les meilleurs concerts de jazz, Sarah Murcia était venue avec le soutien de l’ADAMI passer une semaine pour faire naître son nouveau quartet « Eye Balling ». Pour l’occasion elle était entourée du pianiste Benoît Delbecq, du saxophoniste Olivier Py et du tubiste François Thuillier. La voix mêlée de Sarah Murcia aux inventions incessantes des instruments comme à la recherche de tous les tours et détours possibles, à chaque instant, en allant ici et là chercher une émotion, une idée, une référence et, avec tout ceci inventer des couleurs inouïes, surprenantes souvent, presque familières parfois, mêler de douces images à la provocation, autrement dit à l’interpellation, voici en quelque sorte (mais les mots ont alors peu de pouvoir pour exprimer cela – comment pourraient-ils dire la musique elle-même ?) ce qu’a offert « Eye Balling ».

On soulignera qu’il y a maints et maints concerts de jazz qui sont ainsi de purs moments d’ouverture et de création. Il suffit de ne pas mettre ses pas dans ceux que nous offrent les grands festivals, les institutions « institutionnelles » qui sont par trop contraintes sans doute par leurs dimensions d’une part et d’autre part du fait d’objectifs financiers immédiats. Il faut donc que ce soit des « petites structures » qui osent comme la musique elle-même sait le faire.

 

Revendiquons désormais le désordre plutôt que l’ordre et surtout pour citer les sept enregistrements annoncés plus tôt. Ce qui signifie qu’il n’y a ici aucun classement, aucune réelle préférence. Pas davantage de ressemblance ou de parenté entre tel ou tel de ces musiques. Sinon leur capacité à nous faire rêver.

 

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ANTS par Ricardo Izquierdo (ts, ss), Mauro Gargano (b) et Fabrice Moreau (dm) (ANTS/Socadisc). Voici trois musiciens qui sont, comme Sarah et ses compères, à la pointe de l’actualité, non parce qu’ils seraient des faiseurs d’événements – ils sont trop sages et trop expérimentés pour cela – mais parce qu’ils savent que l’improvisation n’est une création que lorsqu’elle est enracinée. Alors, elle déploie ses pouvoirs, pleinement, généreusement. Ricardo Izquierdo est cubain et cela s’entend mais pas seulement par quelques éclats qui résonnent et s’aperçoivent comme le soleil de son île, plutôt par une énergie vibrante et incessante. Ses deux compagnons sont bien plus que des partenaires : chacun a la même place, le même espace d’invention. Tout ceci fait d’ANTS un intense moment musical.

 

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Yves Rousseau/Christophe Marguet 5tet « Spirit dance » : avec Fabrice Martinez (tp, flugelhorn), David Chevallier (g), Bruno Ruder (p, Fender Rhodes) et bien sûr Yves Rousseau (b) et Christophe Marguet (dm) (Cristal records). On connaît bien Rousseau et Marguet qui sont en quelque sorte sur l’avant-scène du jazz et des musiques improvisées depuis déjà longtemps. Mais c’est un peu comme s’ils étaient toujours jeunes, comme si on ne cessait de les découvrir tant ils amènent de fraîcheur à chaque nouvelle « production ». Cette fois ils se sont en quelque sorte associés comme pour véritablement inventer ensemble. A chaque instant ils y parviennent avec aisance en faisant montre d’un imaginaire inouï. Ils sont aussi remarquablement, davantage qu’accompagnés, complétés pourrait-on dire par d’excellents musiciens. (Notons ici que Bruno Ruder est sans doute, quant à lui, l’un des meilleurs pianistes de sa génération.)

 

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Antoine Galvani et « Suite astrale » : voici un projet musical dont on pouvait craindre le pire : « poème symphonique », « opéra rock » » et autres qualificatifs peu propices a priori à favoriser l’esprit du jazz. Eh bien, rien de tout ça même si tout cela s’y trouve parfois un peu. Antoine Galvani que l’on connaissait jusqu’ici plus souvent sous le pseudonyme d’Ahn Truan a réussi son pari. Pari tout aussi « décalé » a priori du jazz que les qualificatifs évoqués plus haut le laissaient penser lorsque la « Suite astrale » fut annoncée puisqu’il visait ni plus ni moins qu’à raconter une histoire – chose déjà plus que difficile et périlleuse à entreprendre -  celle précisément de son propre pseudo Ahn Truan parti dans un improbable voyage spatial. Antoine Galvani a peut-être été inspiré par les mânes de Sun Râ mais peu importe, l’entreprise musicale (pour le voyage interstellaire c’est autre chose sans doute) ne manque pas d’intérêt et on se laisse soi-même « embarquer » dans cette aventure. Peut-être aurait-elle mérité un peu plus de sobriété mais il n’est pas mal de rencontrer des musiciens qui n’ont peur de rien. Assurément Antoine Galvani qui a en projet désormais la création d’un sextet, d’un bigband et d’une partition pour un orchestre symphonique nous en remontrera sous peu. (Inouïe distribution)

 

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« Religo » par André Da Silva (g) et Nicolas Algans (tp). Un duo guitare/trompette, voilà qui n’est pas courant. Le dernier opus de ce genre dont nous avions parlé (c’était sur le site Citizen jazz ) était un enregistrement exceptionnel, d’une grande beauté et d’une puissance d’invention admirable. Il était l’œuvre d’Airelle Besson et Nelson Veras. Le duo Religo n’atteint pas les mêmes sommets. Pourtant, voici une nouvelle fois la trompette et la guitare unis pour le meilleur. Il y a – c’est une coïncidence sans doute – ici, comme précédemment, des références à l’univers musical brésilien. Mais si ces deux œuvres ne doivent pas être comparées plus avant c’est que celle-ci est, elle aussi, d’une grande richesse et parfois d’audaces qui ne cessent d’impressionner. Parce qu’elles sont sources de si intenses émotions, de dessins de paysages colorés, de mouvements imaginaires et de danses renouvelées. Que ce soit avec quelques standards comme « Alone Together » ou « Seven Steps », dans une « revisite » des « Bancs publics » de Georges Brassens ou dans des compositions de Nicolas Algans le duo Religo a tracé un chemin riche de bonheurs musicaux. (autoproduction/distribution Socadisc)

 

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« Think Positive » par EouZGang. Je ne sais pas si le nom d’EouZGang est un choix heureux mais la musique qui nous est donnée ici, elle, l’est pour de bon. Ainsi, on me rétorquera que « Think Positive » est bien pensé. Et je me rangerai bien volontiers à ce constat. Est-ce donc un « gang » que cette formation réunie par ce singulier et parfois étrange (par son jeu si particulier, s’entend) batteur qu’est Yves Eouzan ? Autour de ses compositions habiles (au sens où elles sont l’œuvre d’une sorte d’artisan, maître de ses gestes, de ses pensées, de ses intuitions, de ses émotions, ce qui fait de chacune d’entre-elles un petit chef d’œuvre – chose assez rare pour le souligner ainsi) il a rassemblé, outre son épouse l’étonnante saxophoniste Séverine Eouzan, Daniel Gassin (p), l’excellent guitariste Yannick Robert et Rémi Bouyssière (b). « Think Positive » est un jazz, certes sans surprises renversantes, qui nous fait voyager avec beaucoup de pertinence dans un univers post-bop qui emprunte sans doute quelques chemins à Herbie Hancock, Pat Metheny ou Mike Stern, mais dans lequel on se trouve si bien. Où l’on se retrouve. (Dreamophone/Socadisc)

 

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« Golan Al Joulan vol 2 » par Hubert Dupont. Voici le deuxième volet du Golan sextet du contrebassiste Hubert Dupont sous le titre « Al Joulan » (Ultrabolic). Nous avions souligné ici tout le bien que nous pensions à « Notes de jazz » du premier chapitre. Eh bien, nous ne sommes aucunement déçu par le deuxième. Aussi foisonnant, aussi intéressant que le premier. Matthieu Donarier à la clarinette y est toujours aussi magistral et les musiciens qui entourent Hubert Dupont et son ami, qu’ils soient tunisiens, syriens, palestiniens sont tous excellents. Parce que tous ils osent : inventer eux aussi, nous emporter et peut-être se laisser « embarquer » tout autant. On se doit de les citer car leurs noms ne nous sont pas familiers, même si leur musique, d’une certaine façon, parce qu’elle est emprunte d’humanité à chaque mesure, elle, nous est proche. Ils ont donc pour noms : Ahmad Al Khatib (oud), Youssef Hbeisch (percussions), Naissam Jalal (fl) et Zied Zouari (violon). Y aura-t-il un troisième volet? On aimerait…

 

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Big Four :« Seven Years ».  Terminons ce long panorama (une fois n’est pas coutume) par un enregistrement qui vaut le détour et son pesant de courage musical ! Quand on parle ici de « courage » ce n’est pas de témérité qu’il faut entendre, même si, pourquoi pas, il pourrait y avoir de cela sans que il soit nuit pour autant à l’intelligence créatrice et au plaisir et au bonheur réunis de l’écoute. « Courage » c’est pour dire que, malgré tout, ici personne n’a vraiment peur de rien et que ces grands sauts dans le vide, ces grands bonds en avant, ces cavalcades sont autant de bonheurs musicaux. Julien Soro (as), Stéphan Caracci (vb), Fabien Debellefontaine (sousaphone) et Rafaël Koerner (dm) se sont adjoints le talent de Quenti Ghomari (tp). Ils ont en quelque sorte investi Le Triton pour cet enregistrement en public qui est de bout en bout une grande réussite. (Neuklang/ Harmonia Mundi)

 

 



Les nuits blanches de la musique

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Dans la blancheur de la nuit les rêves sont la réalité. Ils sont ce que nous vivons, ils sont notre vie. Ils sont faits de l’impalpable, de l’invisible, de chair pourtant, de vibrations, d’émotions, d’épreuves de nous-mêmes.

La musique est, avant toute chose, comme ces nuits-là, comme tous ces rêves. Elle est, aussi loin que l’on puisse s’en souvenir, la plénitude de nos sentiments, ce qui donne vie à la vie.
Comment écouter autrement la musique qu’invente le Tarkovsky Quartet de François Couturier ?

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Il ne peut en être tant l’imaginaire qu’il suscite est immédiat, tant les paysages que nous voyons comme s’ils étaient sous nos yeux, sont plus puissants, plus beaux, plus fascinants encore que ceux que nous admirons parfois en parcourant la nature.

C’est dire que cette musique sans frontières, est admirable, elle qui naît avant toutes les catégories, tous les classements pertinents ou impertinents, elle qui est davantage encore le dépassement ou la transgression de celles-ci. La musique du Tarkovsky Quartet nous offre, sans détour, souvent avec une infinie discrétion, le sentiment intime, secret parfois, d’admirer ce qu’elle fait advenir sous notre regard.

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Le dernier enregistrement de François Couturier (p, compositions), Anja Lechner (violoncelle), Jean-Marc Larché (saxophone soprano) et Jean-Louis Martinier (accordéon) s’intitule « Nuits Blanches » (ECM). Il poursuit une sorte d’hommage au cinéaste russe Andrei Tarkovsky (1932-1986) qui avait débuté en 2006 avec un disque portant le titre d’un des films de ce magnifique artiste « Nostalghia ».

L’inspiration peut-être, plus certainement le partage d’une conception de l’art comme « absolue liberté du potentiel spirituel de l’homme » (A Tarkovsky), nous offre ici une part essentielle de nous-même, nous renvoie à notre propre épreuve, à ce que nous éprouvons depuis toujours.

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Il n’est pas certain que tous les amateurs de « jazz » soient aussi sensibles que cela à cette musique. On n’y trouvera pas de « swing » et pas grand-chose à rattacher à ce que l’on entend par jazz. Peut-être seulement un taxinomie plus ou moins facile car il faut bien mettre chaque chose dans une case ! Mais de ces cloisons, il faut sortir autant que l’on a de bonnes occasions de le faire. Et si l’on n’aime pas cela, eh bien, il suffit de trouver ailleurs d’autres bonheurs. Heureusement il y en a…

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