Les héros de l’obscurité

A propos de « Out of print » (Eric Watson et Christof Lauer) et de « Unspoken » (Dave Liebman et Richie Beirach)

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« Sans cesse il s’arrache à lui-même pour entrer dans la constellation mouvante du danger ; peu l’y trouveraient. Pourtant le même destin qui nous ignore se laisse tout à coup charmer par lui et le porte au cœur de son monde turbulent. Je n’entends personne comme lui  […] le héros prenait d’assaut les stations de l’amour ; chaque battement de cœur qui lui était destiné le lançait plus loin, il se tenait au bout des sourires, – déjà détourné, autre. » [1]

Les musiciens sont parfois des héros.

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Pas des « super héros » de bande dessinée, pas des « héros » comme le sont encore les « idoles » qui se mesurent au nombre d’albums vendus ou aux « légendes » de leurs vies. Ce n’est pas lorsqu’on aveugle les autres, ce n’est pas lorsqu’on les rend sourds  à la beauté, que l’on devient un héros. On devient un héros seulement dans l’obscurité[2], pas sous les projecteurs du spectacle des « actualités », pas plus que dans les fantasmes qui prétendent dominer le monde.

Les musiciens sont parfois des héros, non qu’ils fassent ce qu’ils font, qu’ils réalisent des « exploits » que personne à leur place ne saurait accomplir. Ils sont des héros chaque fois qu’ils se mettent en danger et qu’au même moment, sans le faire exprès, sans inventer leur musique avec ce but-là, en jouant pour se livrer et seulement ainsi, ils nous font aimer davantage notre propre destin et notre propre vie. Un héros n’est pas un « sauveur » ni un « ange du bien » qui triompherait du mal à chaque fois qu’il accomplirait ses œuvres. Un héros, seulement, nous montre une voie qui s’ouvre à nous. Et que, sans doute, nous n’aurions pas empruntée s’il ne l’avait soudain éclairée.

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C’est ainsi qu’il y a des « héros ». C’est ainsi que lorsque des musiciens nous montrent que c’est la voie difficile, la voie escarpée, celle de l’effort et de l’audace, le chemin sans fin de l’invention, qu’il faut emprunter, alors ils sont de véritables héros. C’est ainsi que nous les aimons. Parce que c’est de la même manière qu’ils nous disent l’amour de la musique.

Il est alors certain que « Si nous construisons notre vie sur ce principe qu’il nous faut toujours aller au plus difficile, alors tout ce qui nous paraît encore aujourd’hui étranger nous deviendra familier et fidèle ».[3]

Jouer, ainsi, est une ascension continue…

C’est au même moment que viennent de sortir deux enregistrements réalisés pour le label de Jean-Jacques Pussiau Out Note records en 2009. Deux enregistrements réunissant chacun un pianiste et un saxophoniste. Ces saxophonistes jouant tout deux du ténor et du soprano.

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Ces musiciens, à leurs façons, pas si différentes, mais si personnelles et irremplaçables, insubstituables pourtant, sont chacun des « héros ». Parce que si leur musique est belle, si elle aboutit à ce que nous pouvons ainsi nommer, c’est parce que chaque note, chaque mesure est inattendue. Même si Dave Liebman et Richie Beirach jouent Katchaturian, « All the things you are » de Jerome Kern ou « Transition » de John Coltrane, nous ne savons jamais, avant de les entendre où ils nous conduisent. Avec la musique d’Eric Watson qui, plus et mieux peut-être que tout autre, risque à peu près tout, on sait bien, comme par avance désormais, qu’on ne reconnaîtra rien de ce qu’il nous montrera. Mais que nous serons, sans cesse, du début à la fin, comme chez nous.

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Et, dans ces deux disques, dans ces deux « exploits musicaux », c’est bien de cela dont il s’agit ! La musique nous emporte dans des terres inexplorées. Elle nous métamorphose alors de telle sorte que nous devenons un peu plus nous-mêmes et qu’au travers de l’étrange, de ce qui paraissait, il y a un instant encore, plein d’obscurité, nous voici nous-mêmes, plus intensément nous-mêmes.




[1] Rainer-Maria Rilke, « Sixième élégie », « Les Elégies de Duino », Poésie/Gallimard

[2] La deuxième composition d’Eric Watson enregistrée dans le disque « Out of print » s’intitule « Hero in the dark »

[3] Rainer-Maria Rilke, « Lettres à un jeune poète », Poésie/Gallimard



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