Richie Beirach: nouvelles de Tokyo

 

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« Du côté de Kita Shinjuku, au soir de l’hiver, Naoki abandonna le monde. Il entendit quelques notes de piano, brèves et déchirantes comme un court  poème désespéré. Il y a longtemps que plus personne n’était capable de dire où la ville commençait, où elle se terminait. Elle ne connaissait aucune limite.

Dans ses rues nocturnes, les plus étroites et terrifiantes, les plus encombrées de personnages aussi sombres que le ciel, la jeune fille pâle avançait avec une légèreté inquiète que personne jamais, dans aucun de ses gestes, ne pourrait apercevoir.  

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Les lumières multicolores tremblèrent. C’était ce que l’on apercevait du ciel et des étoiles qui semblait déjà rugir et s’effondrer. D’un seul instant.

La jeune fille pleurait un peu. Mais rien ne l’effrayait. Pas même cette impression que le sol d’asphalte, brillant sous la pluie maintenant incessante, puisse tout à coup se dérober sous ses pas. Ni les menaces qui l’entouraient. Ni même que le monde tout entier puisse basculer, se renverser.

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Lentement, Hisae aperçu sur la petite place où elle se trouvait sans l’avoir voulu, un peu de la clarté blafarde d’un nouveau matin et peut-être d’angoisses ou de peurs nouvelles. Pourtant, elle ne vit que la beauté des arbres qui s’agitaient à peine sous un vent aussi léger que l’air désormais apaisé. Hisae ne ressentit qu’une chose qui faisait vibrer tout son être et c’était une lumière. A côté d’elle une ombre l’accompagnait encore, et c’était comme si, pour toujours, elle l’étreignait. Hisae ne vit que la beauté du monde et la douceur du printemps ».

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Le pianiste Richie Beirach est l’un des musiciens d’aujourd’hui dont l’exigence envers lui-même résonne au cœur de tout ce qu’il donne depuis qu’il s’est dévoué au jazz. C’était avec Stan Getz pour un premier voyage, une première « tournée », avant une rencontre décisive avec Dave Liebman et bientôt le quartet Quest, l’une des inventions les plus généreuses et fertiles du jazz d’aujourd’hui.

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Richie Beirach a choisi la ville de Tokyo comme « thème » de ce quatrième opus proposé par le producteur Jean-Jacques Pussiau pour le label Out Note records, le premier étant New-York pour Kenny Werner, le second, Paris pour Eric Watson et le troisième, sa ville natale d’Excelsior pour Bill Carrothers. (On attend maintenant l’Ibiza de Joachim Kuhn).

Richie Beirach a choisi comme titre de cet album, « Impressions of Tokyo, ancient city of the future ». Cela dit au moins deux choses. La première c’est sans doute la fascination du pianiste pour cette ville au-delà du temps, au-delà de l’Histoire et donc sans doute de tout événement. La seconde c’est que, comme si cela était un paradoxe, il n’a peut-être rien à nous dire, à décrire à notre intention, à propos de Tokyo. Parce qu’il s’agit  ici, bien plutôt de nous faire partager les impressions, les sentiments et les sensations, toutes les émotions, que cette ville lui procure. Et lui suggère d’inventer. Voici sans doute quelles sont, pour cet enregistrement où l’on ne peut en aucune façon ignorer le don que fait à chaque instant, à chaque mesure, le pianiste, les exigences de Richie Beirach.

 

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Ces inventions musicales où résonnent à la fois et côte à côte des abîmes et des éclairs, des effrois et des bonheurs, ont été enregistrées au mois de septembre 2010, six mois donc avant la catastrophe qui irradie le Japon tout entier. Qui le frappe en toutes ses dimensions, au plus profond du pays, des femmes et des hommes, ceux de toutes les villes et de toutes les bourgades de l’archipel, de toutes les géographies et dans tous les replis de sa culture et de son histoire.

Il faut sans doute que la musique sombre et claire, incandescente et brillante, tragique et magique, sensuelle et réfléchie de Richie Beirach, il faut sans doute que l’histoire fiction-vécue de Naoki et Hisae, il faut  que le Japon pays lointain, au passé intense et à l’avenir déjà présent, nous apprennent ou plutôt nous rappellent que la menace d’une catastrophe, d’un effroi, d’une terreur sont le destin de chacun d’entre nous. Et qu’au même moment nous devons nous réjouir.

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William Faulkner écrivit un jour ces mots, ici en place de coda sans fin :

« Car regarde maintenant, quoique l’extrême bord du couchant ne soit plus vert et que tout le firmament ne soit à présent qu’un arc constellé et sans voile qui tourne lentement, les dernières heures du jour réfugiées au creux de la plaine s’étant évanouies, il demeure encore une faible lumière diffuse et partout où tu portes tes regards sur cet obscur panorama tu distingues encore, aussi faible qu’un murmure, le pâle éclat aux contours indécis de l’églantine en fleur rendant à la lumière la lumière qu’elle a reçue comme le feraient les fantômes de bougies ».

(« La Ville », Quarto, éditions Gallimard)



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