« Ko-Ko » et les origines du jazz

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« Le visible est la manifestation de l’invisible » : c’est sur cette affirmation que se clôt le livre d’Alain Pailler, maître magicien à nous faire voir les merveilles de Duke Ellington depuis au moins deux livres un tiers[1], ce nouvel opus portant en titre le nom d’une pièce aussi fascinante qu’étrange intitulée « Ko-Ko »[2].

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De cette affirmation, qui pourrait être celle de Spinoza, de Kandinsky et de quelques autres dont il serait éclairant de faire la liste, et qui est ici empruntée par Alain Pailler à Alphonse-Louis Constant alias Eliphas Levi, « Ko-Ko » est la plus magistrale démonstration qui soit.

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Ce livre dans lequel on est d’entrée plongé, précipité faudrait-il dire, comme dans un océan de passion, de musique, de sonorités étranges, comme dans des jungles foisonnantes, aux chemins incertains, déroutants, ce livre nous dit beaucoup sur cette pièce d’Ellington.

On pourrait s’attendre à une analyse musicologique, à des comparaisons savantes, à une affaire de spécialiste et de savant. Et seuls les dieux du jazz savent combien Alain Pailler en connaît des milliers de choses et bien davantage encore sur Duke Ellington et sur ses hommes, sur ses musiques ! Il en sait, cet écrivain amoureux des secrets et des mystères, sur cette musique et sur ce musicien qui l’inventa de manière si prodigieuse ! 

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Mais ce qu’il nous procure ça n’est pas une connaissance pointilleuse de « Ko-Ko », c’est avec admiration, tout ce qui fait que ce morceau singulier, à bien des égards « pas comme les autres », est emblématique non seulement des inventions ellingtoniennes, mais peut-être du jazz tout entier :

« Une brève coda fait mine de rassembler les énergies retombées afin de les relancer vers les sublimes hauteurs conquises quelques instants auparavant.

Pièce sauvage, agressive, barbare, Ko-Ko s’impose par son caractère dissonant d’une déchirante beauté. Derrière un manteau d’encre s’agrègent des fulgurances d’orage ».

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De là où vient Ko-Ko, de là où cette musique trouve son origine – sans doute dans le tréfonds absolu, sans doute dans l’origine même du monde –, dans l’invisible où elle naît et se déploie et qui est cela même qui nous permet de voir, de là vient le jazz. C’est pourquoi, Charles Mingus et Miles Davis, sans doute, furent les continuateurs du grand œuvre ellingtonien, chacun à leurs manières sauvages, c’est-à-dire si singulières.

C’est tout ceci que nous dit Alain Pailler, qu’il nous fait vivre. Et, c’est comme si l’enthousiasme nous emportait[3]. Comme si les dieux du jazz nous transportaient soudain. En lisant Ko-Ko, en écoutant Ko-Ko. Et le jazz tout entier.

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Et on trouvera ici « Ko-Ko » parmi toute la musique du Duke:

http://www.musicme.com/Duke-Ellington/albums/Duke-Ellington-0884463067417.html?play=01



[1] Alain Pailler a déjà publié chez Actes Sud « Plaisir d’Ellington » et « Duke’s place » et chez Rouge Profond « La preuve par neuf » dont l’un des trois chapitres est consacré aux trios du Duke.

[2] Editions Alter Ego 3 rue Elie Danflous 66400 Céret.

[3] Voir page 8 de « Ko-Ko ».



La musique des souvenirs

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« Quand passent les nuages, quand le soleil s’efface, quand le temps change, c’est comme si le temps s’écoulait … au loin le ciel s’éclaire, au loin le ciel s’assombrit… »

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Dans un texte inédit, Alain Gerber, l’auteur de « Longueur du temps » qui paraît aux éditions Alter ego, écrit :

« … Dans cet art extravagant

Réservé à d’inconscients extralucides

Jouer une musique qui n’existe pas

Ce qu’on dit peut être aléatoire … »

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Ne doutons pas qu’il y ait là comme une sorte de manifeste dont ce dernier livre serait comme la réalisation, pleine d’extravagances, d’inconsciences visionnaires, de musiques irréelles et de hasards qui ne seraient que des formes abouties du destin.

Avec aujourd’hui bien plus de cinquante titres à son actif, avec des centaines d’émissions de radio sur France Musique et France Culture, Alain Gerber est à la fois un créateur prolixe et un inventeur fertile. Couronné depuis maintenant plusieurs décennies par de prestigieux prix littéraires (Interallié, Goncourt de la nouvelle, prix de la ville de Paris et bien d’autres encore).

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Tous ses livres jouent une certaine musique comme toutes ses émissions musicales nous donnaient à entendre, entremêlés avec de merveilleuses notes bleues, des textes, récits réels ou imaginaires qui nous en disaient davantage que nous ne nous y attendions chaque fois.

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Pourtant, « Longueur du temps » est d’une autre nature. Il s’agit bien, ici, d’un texte singulier. Parce que si rien ne dit qu’il s’agit de « poésie » – pas plus l’auteur ne le reconnaît ; mais comme il ne le dénie pas non plus, il est assez clair que nous sommes dans la perplexité qui provient sans doute de cet aléatoire aussi inconscient qu’irréel – il y a bien là, dans la forme, dans l’apparence donc, quelque chose qui y fait penser : la typographie ne pouvant pour une fois peut-être pas nier totalement son rôle !

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Mais surtout, c’est que dans « Longueur du temps » c’est tout le temps passé qui surgit : non comme un retour, non comme quelques anecdotes dont le souvenir se ferait plus ou moins présent au fil de l’écriture qui ne serait alors qu’une façon de garder une trace, une sorte d’archéologie plus ou moins précise, plus ou moins juste, un auto-témoignage auquel on ne pourrait alors apporter qu’un crédit tout relatif à la confiance que l’on ferait à celui qui écrit et dont le lecteur ne saurait rien de la sincérité, de l’exactitude du propos.

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Ce qui vit dans ces lignes ce ne sont pas des faits ou des « événements » – ni ceux de l’enfance, ni ceux des séjours dans des pays étranges plutôt qu’étrangers, de l’Amérique à l’Afrique sans oublier le plus vieux des continents, ni ceux de l’âge d’homme, ni ceux des épreuves, des joies ou des douleurs, de celles que l’on dit ou de celles qui se cachent mais que l’on ressent et c’est cela l’essentiel – ce qui se vit dans ces lignes de façon primordiale c’est que le temps, celui qui passe, en fait ne passe jamais, jamais tout à fait. On peut ne voir dans une existence que la force ou même que la rage de vivre : il n’empêche, l’instant que nous vivons, dans toute son intensité est toujours plus fort, plus présent, plus réel. Parce qu’il n’est  fait que de ces rêves, des ces inconsciences, de ces extravagances dont nous parle Alain Gerber.

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Ce qui est sans doute le plus admirable dans « Longueur du temps », c’est que tout cela nous n’avons pas à le comprendre, parce qu’ici rien n’est démontré, pas même montré, mais que tout est donné, de façon absolue, « généreuse » pourrait-on dire sans doute. Parce que nous n’avons, avec la musique qui est au cœur de chaque phrase, de chaque image, dans chaque présence du passé, du temps retrouvé, qu’à nous laisser aller au fil des souvenirs du plus musicien des écrivains.

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Voici pourquoi « Longueur du temps » est un livre comme il n’en existe pas. Et que l’on découvre avec autant de surprises que d’émotions incessantes.



Le bel été de l’anarchie

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« Dis-moi, connais-tu ce déchirement intime ? Tu penses une chose et tu en fais une autre : pas par lâcheté mais par nécessité. »

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« Je répondis que je comprenais fort bien. En me disant adieu, il me donna une petite tape sur l’épaule, comme cela se fait en Espagne. J’ai encore ses yeux présents à la mémoire. Une volonté de fer s’y mêlait à un étonnement enfantin – un alliage tout à fait inhabituel. »

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C’est dans le livre de Hans Magnus Enzensberger « Le bref été de l’anarchie » (L’imaginaire/Gallimard) qui est paru il y a quelques mois que l’on trouve ce portrait du révolutionnaire anarchiste espagnol Buenaventura Durruti.

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Voici un livre essentiel. Même si la traduction qui nous en est donné n’est pas empreinte de défauts parfois irritants. Mais cela n’est que problème de forme…

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Pourtant on peut se demander ce que vient  faire cette « référence » à un personnage historique si « marginal », dans ces lignes dont le jazz est, en principe, l’objet ?

Rappelons-nous seulement que cette musique qu’est le jazz contient une dimension de révolte et de liberté qui en fait une sorte de chant constant et libertaire. Ce qui pourrait peut-être suffire.

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Mais surtout, un double CD paru en 1996 sur le label Nato était entièrement consacré à Durruti. Il est réédité ces jours-ci. Voici donc, en quelque sorte, « l’actualité » de ce propos.

Dans ce CD on trouve parmi beaucoup d’autres des musiciens comme  Tomy Hymas, Tony Coe, Noël Akchoté, François Corneloup, Michel Godard, Benoît Delbecq, Steve Argüelles, Marc Ducret, Evan Parker, Dominique Pifarély, François Couturier…

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Les deux livrets de l’édition de 1996, l’un étant le récit de la vie de Durruti et l’autre le recueil des textes qui sont soit chantés dans cet enregistrement, soit qui ont servi d’inspiration à la composition de musiques originales, sont essentiels pour apprécier pleinement cette création assez insolite.

Assez insolite pour être appréciée, pour en dire tout l’intérêt. Parce que Buenaventura Durruti est un personnage qui doit nous apprendre que nous sommes avant tout maîtres de nous-mêmes et que, pourtant, la liberté à non seulement un prix mais qu’elle se paye sans cesse et souvent très cher. Parce que, si nous l’ignorions, nous devons nous souvenir que le jazz est aussi un combat, même si ce propos peut sembler bien dérisoire par rapport à ce que fut la guerre civile espagnole de 1936 et au destin de Durruti.

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