« Excelsior » ou la musique « entre la fin et l’infini »

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C’est un regard, c’est un enfant qui court  dans les rues de la petite ville, c’est une main qui prend celle de son amie, c’est le parfum que j’attends, celui des fleurs du printemps et celui de cet ice-cream dont j’ai rêvé et qu’enfin, maintenant je savoure avec innocence sous le soleil qui revient. C’est une musique lointaine, une musique du passé. C’est une musique si présente, si neuve. C’est un instant qui oscille, entre la fin et l’infini.  C’est ici, lorsque l’eau et le ciel, quand ils ont la même couleur, se confondent. (1)

Les souvenirs du passé, ceux de l’enfance pas plus que tous les autres, ne sont ceux d’autrefois. Ce sont seulement les moments que nous vivons. Aujourd’hui, à cette seconde.

Nous ne nous souvenons de rien. Parce que nous n’oublions rien. Nous sommes tout cela que nous sommes. Que nous fûmes peut-être. Mais c’est pareil.

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Le pianiste Bill Carrothers fait bien plus que nous décrire, que nous raconter à la manière d’un récit de ses années d’enfance et d’apprentissage, la petite ville d’Excelsior, Minnesota dans ce nouveau chapitre de « Jazz and the city » la série imaginée par Jean-Jacques Pussiau  et qui nous a déjà amenés à New-York avec Kenny Werner ou à Paris avec Eric Watson. (« Excelsior » Outenote records 007 distribution Harmonia Mundi)

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Il n’y a ici rien d’une évocation, rien qui ressemble à une description. Ni de la ville, ni pas même de ce qui a pu arriver au jeune enfant d’alors dans cet Etat du North middle west. Et s’il y avait parfois, au hasard d’un titre ou d’une phrase musicale l’esquisse d’une narration, ne nous y trompons pas: là ne se trouve pas le cœur de cette musique. Il n’y a rien non plus en elle, à aucun moment, quelque chose qui nous dise ce que le musicien d’aujourd’hui pense d’Excelsior, de  ce que cela évoque en lui, quels sont les bons et les moins bons souvenirs. Il n’y a rien de nostalgique dans ce qu’il a inventé pour lui, pour nous, il n’y a pas davantage de regrets que d’images heureuses. Ce que nous entendons, ce qui se joue – car, soyons-en persuadés, ce que nous entendons est ce qui se joue – c’est bien davantage, c’est même seulement cela,  c’est Bill Carrothers qui vibre dans sa musique, avec elle, par elle, en cet instant même où il l’invente.birds.jpg 

Les lieux que nous habitons, ceux où nous vivons, sont des rues et des couloirs de métros, des chemins dans la campagne, des ruisseaux, des vallées ou des lacs, des chambres solitaires ou des maisonnées à n’en plus finir, les lieux que nous habitons sont comme des mondes fermés. Non qu’ils soient secrets mais secrets ou racontés, ils n’ont en eux-mêmes rien à nous dire, rien à nous faire comprendre. Pas davantage que les yeux de notre mère, pas davantage que la main de notre amour. Mais, le regard d’une mère, la main qui prend la main c’est cela-même qui est une vie. Et c’est cela que nous voyons d’abord, c’est cela que nous ressentons. Avant même d’apercevoir des yeux ou une main.

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C’est ce regard qui nous touche et nous atteint qui est essentiel, qui est premier, que nous percevions le matin à notre réveil, avant de partir à l’école, et non pas ces yeux et seulement ces yeux, qui pouvaient bien être bleus ou noirs et peut-être étaient, eux aussi, encore ensommeillés.  C’est la caresse de la main qui nous fait battre le cœur et non pas que cette main-ci soit si douce, ou bien qu’elle soit encore jeune ou qu’elle ait déjà la marque, le prix et le poids des années.

C’est ainsi, lorsqu’une musique prend le nom d’une ville, d’une ville que nous aimons, c’est un peu comme si elle devenait une part de nous-mêmes. Mais si la musique révèle ce lieu – sans doute a-t-elle ce pouvoir – plus encore elle révèle le musicien lui-même. Mais davantage enfin : elle nous révèle à nous-mêmes.

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« Excelsior » est sans doute l’un des plus brillants moments de la musique, de ceux qui nous montrent combien celle-ci ne peut reproduire un monde. Mais comment elle peut faire d’un monde caché, d’un monde que l’on ne voit pas, un monde ouvert. La musique ne crée pas en ce sens qu’elle produirait quelque chose. Et ici qu’elle retracerait une histoire, celle dont le pianiste se souviendrait avec une émotion et une intensité plus ou moins grandes.

La musique d’Excelsior crée parce qu’elle révèle. Parce qu’elle est une poésie la musique de Bill Carrothers nous ouvre à notre propre vie en nous conduisant dans une lumière que nous ne connaissions pas encore. C’est là le propre d’une œuvre d’art quand elle est au plus intense d’elle-même. C’est ainsi qu’est la musique de Bill Carrothers, sans doute un pianiste rare, si rare !, l’un de ceux dont la musique est  « faite seulement de ce rien qui respire entre contraires, entre un battement du cœur et le battement d’une aile, la fin et l’infini. »  (Lorand Gaspar).

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(Les images d’Excelsior proviennent du site internet officiel de cette ville)

La musique en écoute « streaming » est ci-dessous:

http://www.musicme.com/Bill-Carrothers/albums/Excelsior-3760195730072.html?play=01

(1) On dit que c’est là l’origine du mot Minnesota dans le langage des indiens Sioux



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