« A présent, c’était l’aube. » A propos de « Knowing Lee » par Lee Konitz, Dave Liebman et Richie Beirach

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Le jazz vit au cœur intime de l’incertitude, il vit du crépuscule et de sa lumière quand elle vacille et parfois fait murmurer ses plaintes. Cette musique ne s’entend, il faut le croire, que lorsque nous sommes, comme elle, entre « chien et loup ». Lorsque nous sommes perdus, hésitants et pourtant comme jamais en ces instants où nous sommes nous-mêmes, liés indissolublement à notre destin. Le jazz est toujours ainsi, toujours une musique de l’aube, de là où tout commence mais où rien encore n’est fait, où rien n’est décidé. Alors que tout, ou presque sans doute, est possible. Le jazz est toujours une musique du soir, une mélodie de ces moments où nous frissonnons devant l’horizon, quand le soleil disparaît et que nous ne pouvons saisir une main que seulement nous frôlons mais dont nous savons bien qu’elle nous échappera sous le regard d’une étoile pâle. Plus pâle que les autres et qui s’enfuit à nos yeux quand elle demeure dans notre cœur. Sur aucun chemin assuré le jazz ne saurait nous conduire. Il n’y fut et n’y sera jamais lui-même. C’est pour cela qu’il est comme l’essence-même de la musique : une quête sans fin et qui peut-être s’ignore elle-même. 

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C’est pour cela aussi qu’il est la source inépuisable de bonheurs intenses. On peut bien traverser des déserts, se reposer et s’enchanter, s’assoupir dans quelques oasis, il est dans la nature la plus profonde, dans le tréfonds même du jazz de nous conduire au bord du précipice : là où se trouve la joie. Là où nous savons bien que nous sommes capables de voler, de nous abstraire de la terre et de devenir ce que nous sommes, de nous trouver enfin nous-mêmes.

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Oh, il n’y a pas tant que ça des ces moments aussi exceptionnels. Il n’y en a pas tant dans une vie. Que l’on soit musicien ou que l’on écoute la musique ce qui n’est pas bien différent contrairement à une idée reçue et si courante. Mais c’est l’une de ces chances, l’un de ces trésors qui nous attendent au tour et au détour de nos chemins de traverse et qui nous font vivre. Si quelque chose s’appelle l’espoir, c’est peut-être bien cela. Ca n’est pas un but car alors nous ne le verrions jamais cet instant de bonheur ! Nous le manquerions, fascinés par la cible, par la flèche, par l’arc tendu.  

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C’est au contraire un don qui survient et un don comme celui-ci ne peut qu’être total. Il ne provient ni d’une attente, ni d’une demande, encore moins d’une quête. Il ne peut recevoir aucun remerciement. Ce don est comme cela : il est absolu. Le jazz est ainsi qu’il nous donne ce qu’il est tout entier. Pas à chaque fois. Mais il suffit d’une « occasion » comme celle qui sous le nom de « Knowing Lee » vient d’apparaître. Lee Konitz, Dave Liebman et Richie Beirach viennent là de nous donner le meilleur.

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Non d’eux-mêmes ce qui, il faut en convenir serait déjà beaucoup. Ils viennent de nous donner une musique qui est le plus intense, le plus brûlant, le plus imaginatif (car on n’a pas fini, écoutant et écoutant encore cet enregistrement – OutNote records OTN 006 distribution Harmonia Mundi – d’imaginer et de rêver) qui se puisse. Il faut sans doute donner un peu de soi, un peu de son innocence (à aucun moment de son « savoir », de ce que nous connaissons du jazz et de son histoire car ce serait alors affaire de spécialistes, d’historiens, de « culture ») : il faut soi-même se donner à ce don que nous font ces trois compères.

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Tout don, n’est-ce pas, ne se reçoit que si l’on est capable soi-même non de recevoir mais de donner. Et il n’y a aucun don qui soit une obole. Sinon ce don n’en est pas un mais seulement une sorte de prêt, quelque chose de partiel qui attend sans le dire, un geste en retour. Ici, avec « Knowing Lee », la seule chose qui soit vraie n’est pas que nous connaissons mieux Lee Konitz (et pourquoi pas Dave Liebman, et pourquoi pas Richie Beirach : ils sont tous trois indissociables et leur musique est proprement unique) mais que nous sommes avec cette musique enfin éveillés, que nous nous trouvons au bord du gouffre, au bord de nous-mêmes et de toute notre vie. 

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Coda 1 : « A présent, c’était l’aube. Elle était venue sans qu’il s’en aperçût…Lorsqu’enfin il se mit en marche, il eut l’air de voltiger avec la légèreté d’une feuille le long du mur grisonnant… comme une feuille qui n’aurait pas tout à fait assez de vent pour la maintenir en mouvement. Le jour croissait graduellement sans paraître émaner  de quelque source ou direction que ce soit. Maintenant, il pouvait parfaitement lire les mots, les caractères, bien qu’ils eussent encore tendance à danser et à empiéter l’un sur l’autre dans un aimable chassé-croisé de signification… (« Pylône » William Faulkner éditions Gallimard)

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Coda 2 : A toutes fins utiles on précisera qu’il s’agit ici d’un enregistrement à la fois « historique » et hors du temps.

 http://www.musicme.com/David-Liebman/albums/Knowinglee-3760195730065.html?play=01



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