Charlie Haden et Keith Jarrett: les secrets de la musique

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Charles  Edward « Charlie » Haden (Shenandoah, Iowa,  né le 6 août 1937) et Keith Jarrett (Allentown, Pennsylvanie, né le 8 mai 1945) ont bien des expériences en commun.

Ces deux là ne sont  pas de la dernière pluie, pas du dernier orage, pas non plus du premier matin. Et pas seulement parce qu’ils ne sont plus, depuis longtemps, des gamins. Depuis toujours sans doute. Ou à peu près. Depuis que la musique les a rencontrés, depuis que la musique, sans doute, les a aimés avant même qu’ils ne s’en rendent compte, passionnément, ils savent ce qui convient à cette sorte de fée invisible qui à tout moment veille sur eux.

Ce n’est pas que l’un ou l’autre n’ait pas quelque fois défailli. Ce n’est pas qu’un jour Charlie, un autre Keith, se soient plus ou moins aventurés sur des voies qui déraillaient. Mais ces glissements, ces dérapages, si tant est qu’il y en eut de clairement identifiables, n’étaient peut-être que des tentatives irrésolues pour mieux, ensuite, affirmer combien la musique les habitait et combien ils lui devaient leurs propres existences.

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http://www.musicme.com/Charlie-Haden/albums/Jasmine-0602527334851.html?play=01

« Jasmine » (ECM) sorti il y a quelques jours, est leur dernier enregistrement en commun depuis plus de trente ans si le compte est bon, même s’il importe peu.

« Jasmine » garde ses secrets.

Il est évident que cette musique, celle de ce duo ,fait pour donner le meilleur, non seulement de soi, mais de tous les possibles et surtout de tous les « impossibles », (de ceux que le monde de la musique contient et aussi de ceux de tous les autres mondes que l’on imagine et mieux : que nous, nous sommes bien incapables d’inventer), il est évident que la musique de ces deux là est comme translucide.

Et alors, il faudrait au même moment penser qu’elle nous dit ce qu’elle nous dit ? Au motif que sa clarté est ce qui « saute » à notre regard. Cela n’est pas certain : avec quelques personnages aussi hors du commun que Charlie et Keith, avec deux vagabonds qui vagabondent depuis plus de soixante-dix années pour le premier et presque autant (le temps passe si vite !) pour le second, il faut s’attendre à tout et surtout à ce à quoi nous sommes bien incapables de nous attendre.

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Bien sûr, que leur rencontre abolit le temps. Bien sûr qu’elle se trouve hors du temps. Bien sûr que cela ne se peut que lorsque l’on sait que la musique est le fait de l’instant, de l’instant qui ne cesse jamais et revient pourtant sans cesse.

Mais l’évidence de l’introduction de « For all we know » comme celle qui est au creux de ces lumières, scintillantes ou crépusculaires, éclairantes ou aveuglantes (ce qui est déjà la promesse d’autres choses, d’autres séjours, d’autres voyages), qui vont de « Where can I go whitout you » de Peggy Lee et Victor Young à « Don’t ever leave me » de Jerome Kern et Oscar Hammerstein en passant par un somptueux « Body and soul » (Johnny Green et Edward Herman) cette évidence n’est sans doute qu’une sorte de masque.

S’il n’y a un « secret » dans la musique, si elle n’est qu’une ritournelle que l’on chante sans y penser, si elle n’est qu’une mélodie pour bercer un enfant, à moins que ce soit nos cœurs, nos joies ou nos peines, il se peut qu’elle manque une part (une part seulement) de son but.

Parce que c’est nous, chacune et chacun d’entre nous, dans notre plus intime (notre plus secret !) qui sont visés par la musique. Pour nous révéler à nous-mêmes. Pour que nous sachions mieux ce que nous sommes. Pour que nous ressentions davantage notre propre vie, nos peines, nos sentiments, nos amours, nos peurs, nos craintes, nos désarrois, nos épreuves, nos enthousiasmes, et même nos bonheurs quand il y en a.

La rencontre de ces deux vieux routiers est un hasard. De ces hasards en forme de destin : de ces hasards qui n’auraient jamais pu ne pas survenir.

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Mais leurs mélodies gardent bien des énigmes, bien des secrets. Elles nous donnent beaucoup de nous. Parce que leurs auteurs (je veux dire Charlie et Keith) parlent pour nous et pas seulement d’eux.

Et que nous sommes toujours comme gardés à notre propre secret.

C’est ainsi, sans doute, que nous vivons et respirons, que nous aimons…



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