Sept chemins

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Il y a des détours de chemins apparemment tracés à l’avance, des détours qui surprennent. Et qui sont de vrais bonheurs. C’est le cas de « Second Souffle » du trio du pianiste Jean-Pascal Moget (Chanteloup Musique).
Oui, bien sûr, ne sont pas si nombreux ceux qui connaissent Jean-Pascal Moget ni ses compagnons Philippe Monge (b) et Baptiste de Chabaneix (dm). Mais la découverte est telle que les « Notes de jazz » espèrent contribuer même modestement, à faire découvrir ce vrai trio.

Parce que sa musique est si translucide, joyeuse et inquiète parfois, si intense et claire, si « classique » et si maîtrisée, si nouvelle, revivifiante en tout cas, si heureuse ! Si belle, tout simplement !

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C’est un autre enregistrement qu’il ne faut pas manquer que « I Told The Little Bird » du groupe du guitariste Paul Jarret (Jazz&people/CCProduction). Ici la musique est celle d’une sorte de monde sensible, venu des profondeurs, fait d’immensités, de clartés éblouissantes. Elle est inventive, audacieuse, sans faille toujours incisive, parlante, émouvante, passionnante, inoubliable.

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Le groupe de cet inventeur incessant qu’est Paul Jarret, avec Maxence Ravelomanantsoa (ts), Léo Pellet (tb), Alexandre Perrot (b) et Ariel Tessier (dm) a invité pour son troisième enregistrement Jozef Dumoulin (Fender Rhodes) et la voix magicienne d’Isabel Sörling. Et c’est bien cet ensemble, le PJ5 associé à ces deux derniers excellents musiciens qui fait toute la lumière, si diverse à chaque instant, de ce disque.

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Avec « Urban » (Trebim Music/L’autre distribution) Diego Imbert (b, g) nous offre lui aussi, de très remarquables moments musicaux. Diego Imbert est un musicien qui s’entoure magnifiquement. Il est ici avec Pierrick Pédron (as), David El-Malek (ts), Quentin Ghomari (voir notre précédent chapitre, tp, bg), Bastien Ballaz (tb), Pierre-Alain Gouach (claviers) et Franck Agulhon (dm, perc.) ce qui constitue une équipe de haute valeur.

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Et, s’il y a dans les compositions, peut-être des choses plus attendues que dans les deux enregistrements précédents, il y a une énergie et une sorte d’enthousiasme dans cette musique qu’il faut absolument entendre et partager.

 

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Voici une nouvelle et aussi belle formation que celle qu’a réuni l’accordéoniste Marc Berthoumieux  pour une autre réussite qui porte le beau titre « Le bal des mojdes » (Sous la ville/Absalone/Socadisc). Il y a ici Giovanni Mirabassi (p), Louis Winsberg (g), Laurent Vernerey (b) et Stéphane Huchard (dm). Mais aussi une péiade d’invités : Majid Bekkas (chant), Jean-Luc Di Fraya (chant), Jean-Pierre Como (p), Jérôme Regard (b), Pierre Bertrand (ts), Sylvain Gontard (tp), Mino Cinélu (perc), André Charlier (perc), Claude Nougaro (en 2003 – chant) et un orchestre de dix-sept cordes arrangé et dirigé par Pierre Bertrand. On pourrait penser tout cela « excessif », sachant aussi l’histoire des orchestres à cordes dans le jazz qui n’a pas si souvent été heureuse.

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Tout se passe ici dans une sorte de retenue dont on peut dire peut-être qu’elle doit se trouver au fond de toute musique et que peut-être même elle est cette musique elle-même, que là où la musique est fondamentalement un don, ce don est en même temps un retrait et non pas un vulgaire abandon, une reprise peut-être, comme il y en a si souvent dans les compositions musicales, un échange certainement. Il est clair aussi que l’accordéon de Marc Berthoumieux est fait de toutes ces qualités, loin de l’image expressionniste de cet instrument. Un bal auquel se joint avec bonheur.

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Il avait été trompettiste. Il s’était fait connaître pendant plus de dix ans comme batteur aux côtés de Brad Mehldau. Puis il joua de son instrument auprès de Charlie Haden, Lee Konitz ou encore de Joshua Redman, Joe Lovano ou Wayne Shorter. Le Catalan Jorge Rossy revient comme vibraphoniste. Son « Beyond Sunday » (Jazz&People) est une autre réussite de cet automne.

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Tout y est, là aussi, délicat, attentionné, préservé de toute facilité, de toute facticité. Et si l’on n’est pas un fan du vibraphone (cela arrive parfois) on peut, on doit même écouter Jorge Rossy car, sans révolution, sans faire de bruit, avec une extrême intelligence, il enchante chaque instant. Il est entouré de quelques-uns des meilleurs instrumentistes que l’on puisse trouver : Mark Turner (ts), Jaume Llombart (g), Doug Weiss (b) et d’Al Foster (dm).

Où trouverons-nous bientôt le plus illustre des musiciens de jazz actuel en Catalogne? Le sait-il ? Nous savons, nous, que nous pouvons être heureux en entendant la musique qu’il nous offre ici.

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C’est une sorte d’ode magnifique adressée à la magnifique Nica ! Nica de Koenigswarter fut la muse, le mécène, l’amie toujours vigilante de Thelonious mais aussi de combien d’autres musiciens de jazz. Elle qui était de la famille Rothschild, on ne peut dire qu’elle était conformiste. Là sans doute était sa beauté.

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« Pannonica, A Tribute To Pannonica » (Cristal Records/Sony Music Entertainement) rassemble des enregistrements dédiés à cette déesse bienfaisante du jazz ou plutôt, si l’on veut bien y prêter attention, de ce qu’il y a d’humain dans la musique. Il est bien impossible (c’est tout même bonnement inutile !) les plus grands musiciens de cette époque des années cinquante, soixante…, on y entendra des merveilles. Uniques, si l’on peut dire.

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Pour le pianiste Julien Quériaud « la musique est un art de vivre ». Et il explique de façon très pertinente que cela n’est pas seulement un choix parmi d’autres manières d’exister mais que c’est la signification même de la vie. Et, comme par miracle peut-être, cela s’entend dans le très beau disque qu’il vient d’enregistrer en trio avec Xavier Garnier (b)  et Arnaud Perrin (dm) (Cristal records/Believe digital) sous le titre de « Rhapsodie ». Il y a en effet de la rhapsodie dans ces compositions (signées du pianiste et, pour deux d’entre elles du bassiste). Il y a en effet des chemins, des cheminements, sans contraintes, des parcours. Comme ceux de tous les jours, proches de nous, que nous pourrions reconnaître comme des parts de nous-mêmes.

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Ici, la musique et la vie, sont de beaux voyages. Ou peut-être nous disent-ils plus précisément que c’est la musique qui nous ouvre à la beauté de la vie et peut nous faire voir le monde, être en lui, autrement que les fracas de notre temps.

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Huit dernières nouvelles

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« Todo Mundo » par Antoinette trio et Téofilo Chantre

 

Sous le signe du poète et philosophe martiniquais Édouard Glissant et ce qu’il appela un jour si justement du beau vocable de « Tout-monde »voici une musique qui voyage dans notre propre imaginaire, qui emporte parfois comme un torrent, parfois comme une rivière apaisée. Jamais elle ne nous laisse calme. La voix du capverdien Téofilo Chantre n’y est pas pour rien. Mais tous les membres de ce groupe composé de Julie Audouin (flûtes, voix), Tony Leite (guitares, voix), Arnaud Rouanet (clarinettes, sanza, voix) autrement dit « Antoinette trio » ce groupe qui réside en Occitanie auquel s’est adjoint l’un des anciens compagnons de la grande Cesaria Evora prennent une part essentielle à la beauté de « Todo Mundo » (production compagnietroisfoisdeuxplusun). Le pianiste Denis Badault a signé les orchestrations qui sont toutes sans exception aucune tout à fait admirables.

Dans les dédales et les détours de la musique, dans ceux où nous entraîne, comme notre destin, ce que l’on pourrait appeler « l’idée » de « tout-monde », on est emporté irrésistiblement.

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C’est ainsi que « Todo Mundo » est une pierre solidement ancrée pour, précisément, résister à tout ce qui aujourd’hui divise et tente d’élever des barrières. Et, si vous n’êtes pas certain de cela commencez-donc par la fin, par « Ploc et Plic », le dernier thème de cet enregistrement: on y retrouve quelque chose de la « folie » du Trio d’en bas d’Arnaud Rouanet il y a quelques années, en tout cas d’un monde qui semble désordonné mais qui est plus habitable que beaucoup d’autres, plus accueillant pour tous. Un « tout-monde » en quelque sorte.

 

 

« Kafé Groppi » par Khalil Chahine

 

Nous connaissons tous la musique de Khalil Chahine. Mais souvent ne le savons pas. Parce qu’il a composé pour le cinéma et pour la télévision.

Il n’est pas trop tard, mais il n’est que temps de le découvrir vraiment en écoutant son dernier enregistrement sous son nom (c’est le huitième) et sous le titre de « Kafé Groppi » (Turkhoise/Socadisc). Il n’est que temps parce qu’il y a là une si belle musique !

 

Il y a dans ce disque comme mille choses mêlées mais ce n’est peut-être pas de cela que surgit la magie fascinante de Chahine. C’est peut-être davantage d’une sorte de clarté qui semble l’animer et qui alors se propage jusqu’à nous et nous envahit. On pourrait ainsi évoquer la double origine culturelle de ce musicien (un père égyptien, une mère américaine) et si elle a quelque chose à voir avec « Kafé Groppi » il y a surtout une merveilleuse intelligence « des choses de la musique », de toute musique, qui préside assurément ici.
Ce n’est pas un hasard si l’on trouve sur ce disque André Ceccarelli (dm), Kevin Reveyrand (b), Christophe Cravero (p) et Eric Seva (s). Khalil Chahine est lui-même guitariste, jouer de mandoline et d’harmonica. Il a aussi invité Jasser Haj Youssef (viole d’amour et vl), Agnès Gutman (p), Jean-Pierre Arnaud (cor anglais) et Icheme Zouggart (b).

 

 

« Gonam City » par Quentin Ghomari et Marc Benham

 

Quentin Ghomari

Quentin Ghomari

Si vous cherchez de l’air nouveau, pur, vivifiant, surprenant, stimulant, joyeux, si vous cherchez l’aventure et le bonheur qui va avec, partez immédiatement vers « Gonam City ». On doit cette réussite (l’une des plus originales, intéressantes et passionnantes du « jazz made in France » depuis pas mal de temps – Neu Klang/PIAS) à deux musiciens qui osent avec intelligence et mesure. Là réside peut-être leur secret: en un déséquilibre parfait.

 

Quentin Ghomari est trompettiste. Marc Benham est pianiste et, ici, grâce au facteur Stephen Paulello, il joue d’un instrument qui comporte 102 notes. Mais gageons qu’à très peu de choses près le résultat fut le même avec 88 seulement.

On entendra sur cet enregistrement des versions étonnantes – étonnantes et superbes – de « Petite fleur », de « Misterioso », de « Willow Weep For Me », de « Pithecantropus Erectus ». On entendra à tout moment un vent d’invention tout à fait remarquable qui vaut à coup sûr de chercher ce disque au fond des bacs ou quelque part sur internet: il ne faut surtout pas laisser passer cette occasion de découvrir une telle clarté musicale.

 

 

« Moving People » par Riccardo del Fra

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Riccardo del Fra est un immense musicien et un homme de haute valeur. On est donc, avec lui, exigeant. Chaque fois que l’on a l’occasion de l’écouter on savoure par avance son plaisir, son bonheur. Il a réuni des musiciens venus de toute part et l’on entend ainsi dans « Moving People » l’excellent guitariste Kurt Rosenwinkel (g) ainsi que Jan Prax et Rémi Fox (s), Tomasz Dabrowski (tp), Carl-Henri Morisset (p) et Jason Brown (dm).

Disons-le cependant d’emblée, « Moving People » n’a pas remporté tous les suffrages de cette « note de jazz » (Cristal records).

Il y a ici des choses magnifiques. Mais il en est d’autres qui sont sans doute trop « entendues » pour emporter toute l’adhésion que l’on devrait assurément à un maître comme Riccardo del Fra. Il est probable que les orchestrations puissent (l’une ou l’autre: c’est-à-dire pas toutes) gâcher parfois le plaisir d’une musique lumineuse ? Que cet enregistrement fasse référence aux douloureuses migrations de notre époque – il n’est évidemment pas le seul à le faire en ce moment, tant cette réalité peut nous hanter – cela ne change malheureusement rien à l’affaire.

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Ce disque a déjà été couronné maintes fois. Cette petite « notule » fera-t-elle tache?
Quoi qu’il en soit, « les notes » ne sauront changer pour autant leur point de vue sur ce grand seigneur de la musique qu’est Riccardo del Fra !

 

 

« Shijin » par Jacques Schwarz-Bart …

 

« Shijin », ce nom pour nous mystérieux, désigne dans une symbolique de l’Extrême-Orient les « gardiens » des quatre points cardinaux. Le groupe qui a imaginé et réalisé cette musique (Alter-Nativ/Socadisc) réunit en effet quatre musiciens. Jacques Schwarz-Bart saxophoniste d’exception est ici entouré de Malcolm Braff (p), Laurent David (b) et Stéphane Galland (dm). Tous les quatre sont de remarquables techniciens et aussi des musiciens inventifs et généreux. Leur engagement, c’est-à-dire la façon dont on pourrait dire qu’ils offrent leur musique aux auditeurs, est de tout instant.
Mais c’est peut-être cette générosité, parfois transformée en abondance, parfois débordante de façon irrépressible qui, lorsqu’elle pourrait être la qualité essentielle de « Shijin » en devient le défaut. Et, un peu comme précédemment, des orchestrations parfois déjà souvent entendues masquent-elles trop l’inventivité elle-même ?

 

 

« Se souvenir des belles choses » par La&Ca

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On a envie de reprendre l’introduction du dossier de presse dans lequel en quelques mots tout est dit. Ou presque :

« Un petit orchestre de chambre de jazz, une machine à rêves bien vivante… »

 Ce très bel enregistrement est fait de sonorités claires et étranges, d’une délicatesse intense. C’est ainsi qu’il nous ouvre à des paysages inconnus et pourtant immédiatement familiers.

Il faut donc oser découvrir ces « belles choses » que nous offrent avec simplicité, avec générosité, avec cœur assurément Audrey Podrini (violoncelle), Camille Thouvenot (piano et moog), Vincent Perrier (clarinette) et Zaza Desiderio (batterie et…seau à champagne), aucun d’entre eux ne devant atteindre la trentaine d’années.

Nous aurons là (La&Ca/Inouïe distribution) l’occasion de beaux et limpides souvenirs. Pour longtemps.

 

 

« ForYouOwnGood ! » par Christophe Imbs

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Il y a ici des choses magnifiques. D’autres qui pâtissent d’un excès d’effets. Mais enfin, il y a au total un disque qui vaut le détour, mélange d’énergie et de paix, de retenue et d’envols. Le piano de Christophe Imbs a rencontré la batterie toujours si musicale d’Anne Paceo, comme réunis par la contrebasse généreuse de Matteo Bortone.
« ForYouOwnGood ! » (Label OH/Inouïe distribution) qui n’évite pas quelque écueils, notamment dans son introduction, est au total un ensemble de couleurs si multiples qu’on ne peut qu’applaudir et ainsi se réjouir.

 

 

« Espaces » par Edward Perraud

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« Espaces » est peut-être l’un des meilleurs enregistrements du jazz d’aujourd’hui publié en France ces derniers temps.
Il faut dire qu’autour du leader, le batteur et compositeur Edward Perraud on trouve deux des plus remarquables instrumentistes du moment, Bruno Chevillon à la contrebasse et Paul Lay au piano.
Alors qu’il fut l’un des trois membres de l’excellent Das Kapital, Edward Perraud a réussi à former un nouveau trio, un authentique trio. Rien n’est apparemment plus facile, rien n’est réellement plus délicat sinon difficile. Il y faut quelque chose comme une âme, comme une entente au sens le plus sonore et à la fois le plus humain du terme.

Est-ce par une sorte de magie personnelle, par son talent de compositeur (car seul un « répertoire » peut faire ce lien entre les membres du groupe) ?

 

Quoi qu’il en soit Edward Perraud, Bruno Chevillon et Paul Lay signent ici une musique parmi les plus belles.

 

 

 

 



Les résonnances heureuses : les quatre temps de la rentrée

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Dmitry Baevsky & Jeb Patton : « We two »

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Ce sont ces deux musiciens qu’illustre en quelque sorte le titre e cette chronique de « rentrée ».
Rien ne « résonne » davantage ensemble et tout autant en nous-mêmes que le saxophone de Dmitry Baevsky avec le piano de Jeb Patton pour ce très beau disque au très sobre et très beau titre. (« We Two » pour Jazz & People).

 

Avec une simplicité de tous les instants, une clarté constante, des délicatesses qui n’appartiennent qu’à chacun d’eux, mais à eux deux ensemble tout autant cette musique est d’une clarté, non pas éblouissante, mais rassurante, nous donnant l’impression que la sérénité du monde est revenue, au moins dans notre propre tréfonds. Ce qui suffit alors à notre bonheur. En tout cas le temps de l’écoute. Mais sans aucun doute au-delà. Et c’est cela qui fait non pas le talent de ces deux jeunes musiciens, le premier parti un jour de Saint-Pétersbourg pour gagner New-York et, un jour, y rencontrer Jeb Patton, mais le don, celui tellement évident que, précisément, il vient jusqu’à vous sans même que vous ayez le moindre effort à faire.

 

 

Jean-Pierre Como : « Infinite »

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Le pianiste Jean-Pierre Como vient de publier « Inifinite » (L’Âme Sœur / Socadisc) avec Christophe Panzani (ts, ss), Bruno Schorp (b) et Rémi Vignolo (dm). On trouverait sans peine une formation moins talentueuse réunie autour du fondateur de Sixun devenu depuis peu « artiste Steinway », ce qui range Jean-Pierre Como en excellentissime compagnie…même s’il n’avait pas vraiment besoin de ça pour faire partie des musiciens que l’on ne peut oublier.
La musique d’ »Infinite » doit beaucoup à l’improvisation, ce qui ne s’entend guère. Ce qu’il faut ici comprendre comme un compliment.
Cet enregistrement nous ravit sans peine et nous fait souvent découvrir des lieux, des sensations étranges et passionnantes. Avec la seule petite réserve car elle ne surgit qu’à certains et rares moments, d’avoir déjà entendu ça quelque part… ou plutôt des choses voisines. Ne sont-elles aussi bien des sortes de points d’ancrage qui assurent nos pas et nous rassurent ?

 

 

Jacques Vidal : « Hymn »

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Peut-être le titre de cet enregistrement pêche-t-il par une ambition extrême ? Mais Jacques Vidal, contrebassiste de très grande dimension, à la musique toujours intense et acharnée est capable du meilleur. En outre pour ce nouvel opus (Soupir éditions / Socadisc) s’est-il entouré de quelques remarquables compagnons. Au premier rang desquels l’altiste Pierrick Pedron. Mais Daniel Zimmermann (tb), Richard Turegano (p) et Philippe Soirat (dm) ne restent pas au bord du chemin. C’est le moins que l’on puisse dire. Et, tous ensemble ils nous conduisent dans cet univers que construit Jacques Vidal avec ses compositions dont on entend spontanément qu’elles sont aussi celles de ses associés, qu’il ne les a pas écrites que pour lui, mais aussi pour eux. Et par conséquent pour chacun et chacune d’entre nous. La musique de Jacques Vidal, on ne peut l’ignorer, est faite pour tous. Pour tous ceux qui ouvrent leur cœur et leur âme.

 

 

Stéphane Spira : « New Play Ground »

 

Nous sommes ici, non pas à l’opposé de la musique de Baevsky et Patton, mais dans une dimension le plus souvent très étrangère à celle-ci. Ce n’est en aucune façon qu’elle ne soit pas heureuse, qu’elle n’apporte pas de la joie et surtout de l’énergie et de l’enthousiasme. Mais sans aucun doute par d’autres chemins.
C’est précisément là que réside la spécificité des inventions musicales de Stéphane Spira, dans  l’audace et la résolution, dans le dynamisme et la vitalité.
Il lui en a fallu pour s’engouffrer un beau jour dans l’univers du jazz alors qu’il était ingénieur en Arabie Saoudite. Il a réussi son pari. Au point de faire partie aujourd’hui de la scène new yorkaise. C’est là que le saxophoniste soprano a déniché ses compagnons pour ce « New Play Ground » (JazzMax / L’Autre Distribution) : Joshua Richman (p), Steve Wood (b) et Jimmy MacBride (dm).

Tout cela s’emballe souvent et nous emporte tout autant.



Denis Fournier : la musique et l’inconnu

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Il y a des mots qui désignent des choses, des faits, qui expriment des opinions, des idées. Il y a des mots qui posent des questions, des questions essentielles, de celles qui se posent sans fin, des mots qui disent des chemins, qui nous conduisent vers l’éclaircie, vers nous-même.
Il en est de même avec la musique. Elle est ainsi, à même, par son silence paradoxal, du fait même qu’elle ne parle pas, ne bavarde pas, ne désigne rien du monde sinon de l’invisible sans doute, d’ouvrir ces voies seules qui sont au cœur de notre propre existence.
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Comme son nom l’indique la musique de « Intimations » constitue une sorte de convocation.

- « Intimations » est le titre d’un enregistrement  du percussionniste Denis Fournier et de ‘l’hyper-pianiste » américain Denman Maroney (il se désigne ainsi afin de dire qu’il explore son instrument avec toutes ses ressources, non seulement celles du clavier mais aussi celles de son propre corps et celle de nombreux outils sans limites de quelque sorte)(Label Vent du Sud/Les Allumés du Jazz) –  

Cette musique nous appelle à découvrir ce que nous sommes ou peut-être ce que nous devrions ou pourrions être.

« Intimations » nous provoque et nous fait rêver. Elle ne dit rien à propos de rien : elle ne dispose d’aucune science, d’aucun savoir particulier. Mais elle nous emporte vers l’inconnu. Qui le demeure à chaque mesure, à chaque note où tout est mystère. De ces mystères qui cependant nous sont aussi nécessaires que l’eau et le ciel.

« Initmations » est une musique essentielle. Qui en provient et nous y conduit.

 

Au même moment Denis Fournier publie « Escape Lane », un enregistrement « live » réalisé en 2017 à Port Louis avec Joachim Florent (b), Ben Lamar Gay (cornet, électronique, objets, voix) et Jeff Parker (el.g).

« Escape Lane » est le fruit d’un échange que pratique depuis longtemps Denis Fournier avec des musiciens de Chicago (projet « The Bridge »). Il faut dire que sa musique semble être faite pour eux, pour mieux les enflammer, comme eux sont faits pour elle.

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- Denis Fournier avait déjà enregistré sous ce titre avec les mêmes musiciens (c’est Marquis Hill qui jouait de la trompette remplacé ici par Ben Lamar Gay) en 2014. -

Ceux qui ont déjà fréquenté l’œuvre du percussionniste seront peut-être moins étonnés que par « Intimations ». Même si ce dernier ouvrage est plutôt à l’extrême logique de son travail alors qu’ « Escape Lane » le perpétue parfaitement (disons peut-être plus « habituellement »). « Escape Lane » est tout autant une magnifique réussite où tous les musiciens, ensemble, dans une sorte d’unité mystérieuse, atteignent au plus profond de nous.

Enfin, il faudrait dans doute dire, pour tenter d’être un peu plus près de la réalité, que ces deux musiques (« Intimations » et « Escape Lane ») sont de toute évidence les deux faces d’une seule œuvre en ajoutant que celle-ci, à travers toutes ses histoires (on peut ainsi penser par exemple à « Watershed » ou à « Paysage de Fantaisie ») est comme le fruit d’une grande générosité, celle d ‘un musicien si rare, qui sait pourvoir aux plus belles et pus grandes exigences.

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Les sacres du printemps

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Thomas Julienne et le secret de la mise en scène

 

C’est à se demander ce qui donne l’impression d’une telle précision, d’une telle méticulosité. En même temps que d’une si grande, d’uns si intense liberté !

Faut-il alors essayer de débusquer d’où provient ce mystère et de le dévoiler ainsi ?

Il faudrait s’assurer en premier lieu que cela serait en notre pouvoir.

Il vaut sans doute mieux se laisser emporter.
C’est sans doute là – faut-il le souligner ? – que se situe toute musique dont l’esprit est celui du jazz, où s’il ne fait que s’insinuer mais où il ne manque jamais de jouer son rôle, celui d’éclaircir le chemin de chaque thème, ou bien, s’il le faut, à l’inverse de dissimuler ce qui doit le demeurer encore.

Cela ne définit sans doute pas la musique signée par le contrebassiste Thomas Julienne sous le titre de « Theorem Of Joy » (Inouïe distribution) mais cela peut, peut-être donner envie de la découvrir. On pénétrera alors dans un monde clair et obscur, dans une sorte de forêt primaire d’une grande beauté. On percevra cependant, aussitôt, l’extrême travail qui a certainement saisi tous les musiciens qui participent à ce projet. La « sophistication » s’alliant ainsi à « l’originalité » de cette musique fascinante à chaque instant.

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Si Thomas Julienne s’avère ainsi pour son premier enregistrement un compositeur et un « metteur en scène » de premier plan, il faut aussi dire combien tous ceux qui, faisant bien plus que l’accompagner, participent pleinement de ce « Theorem Of Joy », apportant tous des couleurs, des paysages sidérants. Il serait vain et dénué de tout sens de dire que l’un ou l’autre aurait ici un rôle plus important que l’autre. Ellinoa (dont le récent « Wanderlust » a été loué ici même) a écrit tous les textes et elle les interprète avec un engagement, une sorte de don de soi qui fait tout son talent. Boris Lamerland (violon, alto) est  une magnifique découverte. Sa place est elle aussi capitale. Mais celle du guitariste Thomas Saint Laurent et du percussionniste Tom Peyron tout autant. C’est ainsi que naissent les plus grandes aventures musicales.

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On doit signaler aussi la présence de quelques invités: le quatuor à cordes qui porte le très beau nom « Les enfants d’Icare », Emilie Calmé (flûte, bansuri), Mohammed najem (clarinette) et Maxime Berton (sax soprano).

 

 

Fred Pasqua de Ravel à Coltrane

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Cela commence par un « Soupir »… signé Maurice Ravel, un soupir d’une minute et quarante-cinq secondes. Puis par « The Peacocks », le thème de Jimmy Rowles. Pour finir par « Louisiana Fairy Tale » en passant par des musiques de Miles Davis, d’Herbie Hancock, John Abercrombie, Joe Henderson, Milton Nascimiento, John Coltrane et d’autres tout aussi célèbres.
Mais rien n’est pareil. Tout, au contraire, est autrement. Non par trahison mais par respect. Non pas parce qu’on n’aurait pas le droit de s’approprier une œuvre telle qu’elle est mais parce que, à l’inverse, se l’approprier, chaque fois qu’elle devient vôtre, que vous l’ayez voulu, ou plus souvent parce que c’est elle qui s’est imposée à vous, quelque chose de nouveau, de neuf et pourtant il est vrai d’identique, s’est inventé. C’est ainsi que ceux qui écrivent les livres sont, pour peu qu’ils s’y donnent et s’y adonnent, les lecteurs davantage que les écrivains.

Fred Pasqua, un batteur d’une délicatesse, d’une musicalité comme on n’en fait peut-être trop peu, un musicien rare donc (mais que l’on entend de plus en plus souvent: cela va de paire et non l’inverse) a choisi quelques « pièces » qui l’ont enchanté pour en faire une œuvre (des œuvres) différentes réunies sous le titre de « Moon River » (il s’agit du thème de Mercer et Mancini qui fait partie de cette « sélection ») (Bruit Chic/L’Autre Distribution).

« Moon River » est ainsi une sorte de réinvention de musiques que beaucoup connaissent et dont nombreuses sont celles qui nous sont familières. Si cela peut sembler constituer un projet limité, ou trop ambitieux tout autant, eh bien, c’est sans doute alors que l’on ne s’est pas laissé emporter par Fred Pasqua et ceux qui l’entourent. Parce que ce « Moon River » est souvent étrange, presque toujours très surprenant, voire déroutant. Toujours envoûtant.

Ses trois principaux compagnons n’y sont pas pour rien. Yoann Loustalot, impeccable au bugle, avec des sonorités souvent « wheeleriennes », Nelson Veras le guitariste le plus imaginatif qui soit et la contrebasse d’une présence mesurée, donnant précisément la mesure (pas seulement celle du temps mais aussi celle de l’air de ce temps, du climat et du monde tout entier), celle de Yoni Zelnik.
Les invités du moment sont dans cette belle aventure, le pianiste Laurent Coq, Jean-Luc Di Fraya (chant), Adrien Sanchez (sax sur trois plages) et Robin Nicaise (sax sur deux plages).

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Yannick Robert, l’espace et le temps

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Brassens et Elvis convoqués il fallait oser. Le guitariste Yannick Robert l’a fait. Il l’a excellemment réussi.

Mais là sans doute n’est pas l’essentiel de son deuxième enregistrement avec son « Millenium Trio » (Alien Beats records/Inouïe distribution).

Ce qui fait vibrer c’est assurément le son de la guitare alliée à l’intelligence mélodique, aux grands espaces que Yannick Robert construit avec bonheur. Sans saturer ce que l’on pourrait appeler aussi bien « l’espace » que le « temps » comme le font trop souvent les guitaristes. En laissant souvent la place non seulement à ses deux partenaires Benoît Vanderstraten (b) et Franck Agulhon (dm), mais surtout en sachant à chaque instant que la multiplicité des sons et des notes n’apporte rien de plus (de plus que quoi ? faudrait-il dire) et qu’à l’inverse c’est ce qui semble être le peu qui est, non pas le « bon équilibre » mais plus encore la justesse même de la musique.

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Sur ce territoire Yannick Robert excelle. Le Millenium trio aussi. Ce qui fait de cette musique une éclaircie apaisante.

 

 

David Sevestre: l’ardeur du free jazz

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Cela commence par vingt-six secondes qui ressemblent à Ornette Coleman dans ses plus beaux jours. Et c’est, avec David Sevestre, tout le free jazz qui renaît dans toute son effervescence.

Ce jeune saxophoniste orléanais est un habile compositeur ce qui est, dans cet exercice, bien plus important que l’on pourrait l’imaginer en attribuant à l’improvisation toute la place (quand ce n’est pas pour certains auditeurs à l’approximation). Et, comme il est remarquablement entouré par ses amis Jérôme Damien (p), Nicolas Le Moullec (b) et Adrien Chennebault (dm) on assiste avec le bien nommé « Séisme » (c’est le nom du groupe) à un « Jishin » (c’est le titre de l’enregistrement) (Musique et équilibre/L’Autre distribution) assez enthousiasmant.

 

Il ne s’agit pas seulement ici d’une sorte « d’à la manière de » à propos d’une musique qui naquit il y a plus demi siècle (et qui reste pourtant toujours aussi stupéfiante) mais à une sorte d’évolution, de tentative d’ouvrir encore de nouveaux chemins égarés. Il y a dans « Jishin » des accents de musique contemporaine. Mais c’est qu’il y a dans la musique contemporaine des accents de free jazz. Ou plutôt, sans doute, s’agissant de directions qui ont été prises à peu de choses près à la même époque ou en tout cas dans des temps dont les caractéristiques de toutes sortes étaient similaires ou déjà de même nature à tout le moins, on peut imaginer qu’elles étaient faites pour se rencontrer, se ressembler et s’unir.
Il y a beaucoup de cela avec ce quartet. Avec ce qu’il faut de courage, d’audace, d’inventivité, d’imagination, de fertilité. Sans pour autant vouloir être « nouveau », « neuf », à tout prix. Il s’agit en effet bien plutôt d’être, disons, « juste ».

Et, dans cette direction, David Sevestre réussit fort bien.

Il faut souhaiter que cette aventure puisse se poursuivre sans jamais concéder aux « contraintes matérielles ».

 

 

Pierre Marcus: bien des bonheurs

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Pierre Marcus est un remarquable instrumentiste. Sa contrebasse est l’une des plus intéressantes que l’on puisse entendre chez un musicien français de sa génération. Il donne aujourd’hui un deuxième enregistrement qui s’intitule « Pyrodance » (Jazz Family/Socadisc).

Il y a de si belles choses dans ce disque (allons directement au but: le titre éponyme est, par exemple, c’est loin d’être le seul, une très remarquable réussite) que l’on a tendance à se reprocher de ne s’être pas laissé pleinement emporter par certaines plages ou plus précisément par certaines compositions peut-être, par certains passages seulement assurément.

Fred Perreard est un pianiste tout aussi remarquable que son leader l’est sur son instrument. Baptiste Herbin est un saxophoniste altiste dont la technique est sans faille. A la batterie Thomas Delor ne manque rien et invente une véritable musicalité.
Que tout cela nous enchante à chaque fois ce n’est pourtant pas certain.
Souhaitons à ce groupe de définir peut-être plus précisément sa voie, à choisir de façon plus assurée une direction.
Mais il y a ici déjà bien des bonheurs. Faut-il le redire ?



Une rencontre poésie/musique (et autres découvertes)

 

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Yves Rousseau : « Langage Premier »

Ici c’est une sorte de langage premier qui se donne à nous. Ou, plus précisément, c’est ce qui est premier qui se dit en langage. Celui de la musique et celui des mots. Celui que l’on pourrait dire « de la poésie ». A condition d’entendre ce terme en sa plus haute acception. Là, précisément, où les mots et la musique sont pareils. Pour dire ce qui est la source de tout regard, de toute vision, de toute perception, de toute émotion.

Le contrebassiste Yves Rousseau a entrepris avec « Murmures » (Abalone productions/L’autre Distribution) un travail (au sens où ce mot désigne l’œuvre elle-même) dangereux. Où, en tout cas, il y a bien des raisons de ne pas aboutir. Là même où l’on croit que l’on est arrivé, que l’on a atteint la cible alors qu’elle vient tout juste de vous échapper, de glisser entre vos doigts. Parce que ce but est, non pas si lointain qu’on ne puisse l’atteindre qu’au terme d’efforts incessants mais au contraire parce qu’il est si proche que le saisir est difficile, plus délicat qu’il y semble souvent.

Mais voici une musique, un chant, des mots, une sorte de recueil dont il ne suffit pas de dire qu’il est « réussi » – impression ou jugement subjectifs peut-être, insuffisants à coup sûr – mais qu’il est le dire même d’un langage, en quelque sorte la création d’un monde (si toutefois on n’entend pas ce dernier terme comme une conception, mais plutôt comme une sorte de don qui advient pour chacun lorsqu’il est à même d’y pénétrer, ceci que l’on appelle parfois « la beauté ».)

Ce qu’il fallait ici ce sont des poèmes. Yves Rousseau a choisi parmi les plus beaux de notre temps, ceux de François Cheng. Et puis il fallait, de cette poésie, faire non pas autre chose, ni quelque chose de plus. Et là il y avait probablement des milliers de pièges qui surgissaient. La voix d’Anne Le Goff, admirable de précision, de hauteur, d’articulation, la guitare lumineuse de Pierrick Hardy, la très belle clarinette basse de Thomas Savy, les percussions d’une souplesse magique de Keyvan Chemirani, et l’articulation de la contrebasse d’Yves Rousseau sont, une à une, toutes ensemble aussi, les éléments qu’il fallait en quelque sorte associer : ils le sont à la perfection (si ce terme a bien un sens). Pour y parvenir il fallait des compositions qui permettent cette sorte d’alchimie. Celles d’Yves Rousseau sont d’autant plus belles qu’elles semblent avoir toujours existé : en même temps, de la même façon que les textes de François Cheng.

 

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Omri Mor : des éclairs

 La musique du pianiste Omri Mor est scintillante, pleine d’éclairs, de lumières. Souvent là où on ne l’attendrait pas, où l’on peut être enchanté alors qu’il en soit ainsi : la « fusion » qui s’inspire des rythmes, gammes, mélodies, de la musique orientale (des musiques faudrait-il dire) est trop rarement de cette trempe, de cette ouverture, de cette clarté.
C’est donc avec bonheur qu’on se laisse emporter par « It’s About Time ! » (Naïve). Il faut dire que l’on y croise des musiciens de haute valeur : Avishai Cohen (b), Michel Alibo (el b), Karim Ziad (dm), Donald Kontoumanou (dm) et M’aalem Abdelkbir Merchan (voc). Le batteur Karim Ziad a assuré la direction artistique de cet enregistrement, lui donnant une cohérence qui en fait un moment de bonheur simple, éclairant, joyeux souvent.

 

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Les étranges paroles de Wanderlust

Cette formation du nom de Wanderlust est plutôt atypique. Et, si la pochette de ce disque qui ne porte en titre que le nom de l’orchestre semble peut-être nous emporter en Extrême-Orient, on peut dire que la musique, elle, porte bien le nom de la cinquième plage de l’album « Dépaysement ». Mais que d’Orient, il n’y en a pas beaucoup ! On se retrouve plutôt dans des contrées étrangères en ce sens qu’elles sont étranges, inconnues et surtout non-reconnaissables par le voyageur musical le plus averti. (Je sais que l’on pourrait me dire qu’ici ou là se trouvent des influences. Mais alors c’est qu’il y en a tellement que l’on ne sait plus vers laquelle se tourner. Parce que, sans doute, lorsqu’on en repère une on en découvre aussi vite une autre.) C’est donc se perdre un peu, ne pas avoir de points de ralliement, ni de carte et encore moins de GPS esthétique, qu’il faut aimer pour s’engouffrer dans cette musique.

Cette musique c’est celle d’Ellinoa (dont le vrai patronyme est moins « exotique » mais cela n’a évidemment pas d’importance, sauf peut-être celui de prouver qu’avec des choses banales, en tout cas familières, on peut créer des merveilles auxquelles on n’avait pas pensé, auxquelles on ne s’habituera peut-être jamais, même en les poursuivant, en les recherchant chaque jour).
Ellinoa est une chanteuse hors normes. Elle a un talent surprenant, aussi virtuose qu’émouvant. Elle est aussi la remarquable compositrice, l’orchestratrice et l’âme tout à la fois de « Wanderlust », cet enregistrement inattendu, quelque peu déroutant (Les p’tits cailloux du chemin/Music bo publishing/Inouïe distribution). Un album souvent enthousiasmant. Lorsqu’on se laisse envoûter par ses étranges paroles.

Il est juste enfin de citer les musiciens et musiciennes qui participent à ce bel orchestre : Sophie Rodriguez(flûte), Balthazar Naturel (hautbois, cor anglais), Illyes Ferfera (sax alto), Pierre Bernier (sax soprano et ténor), Paco Andreo (trombone), Adélie Carrage (violon), Anne Darrieumeriou (violon), Hermine Péré-Lahaille (alto), Juliette Serrad (violoncelle), Mahtis Pascaud (guitare), Richard Poher (piano), Arthur Henn (contrebasse) et Gabriel Westphal (batterie).

 

Daniel Erdmann et Christophe Marguet : une tradition enchantée

Il y a bien comme une flamme dans « Three Roads Home » (Das Kapital Records/L’autre distribution) et c’est celle d’une tradition. Et cette flamme qui brûle avec tant de passion est de bout en bout un véritable enchantement.
Précisons en outre d’entrée que si ce disque est celui du saxophoniste Daniel Erdmann et du batteur Christophe Marguet il est tout autant celui des deux contrebassistes associés à cette musique. Henri Texier et Claude Tchamitichian ne se convoquent pas ! C’est eux tout autant que les deux protagonistes en titre qui nous invitent à partager leur musique (leurs musiques ? – mais ceci n’est pas certain : le pluriel ne s’impose pas tant l’unité est manifeste dans les différentes couleurs qui habitent « Three Roads Home ». Même si onze des douze titres ont été écrits soit par le saxophoniste, soit par le batteur – le douzième l’a été par Henri Texier – On notera enfin que l’on a affaire à deux trios ou à un quartet pour quatre morceaux.)

La musique qui nous est littéralement offerte par ces quatre grands musiciens est toujours délicate, vibrante, vivante. Les titres de chaque plage sont choisis sans doute avec la même attention, dans le même but sans doute, non de plaire, mais de susciter l’attention, l’émotion, de provoquer parfois une interrogation. Ce sont par exemple « L’ombre de l’eau », « Manif contre personne », « Valse pour eux », « Forever Ephemere » ou « A Pleasant Serenity ».

On a du mal à se détacher de « Three Roads Home », de ses climats qui enchantent sans jamais forcer le trait, sans chercher à surprendre, à débusquer en s’inscrivant dans l’histoire du jazz contemporain. Sans doute parce que cette musique nous a saisi depuis longtemps déjà.

 

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Sébastien Texier & Christophe Marguet 4tet : sans limites

Christophe Marguet à nouveau ! Cette fois-ci avec le saxophoniste-clarinettiste Sébastien Texier, Manu Codja à la  guitare électrique et François Thuillier au tuba. On a du mal à croire comme il est dit dans une note d’accompagnement de ce disque enregistré sous le beau titre de « For Travellers Only » (Cristal Records/Sony Music) qu’il leur ait fallu vingt-cinq ans pour se rendre compte qu’ils pouvaient jouer ensemble. On aurait plutôt l’impression qu’ils ont toujours fait ça et même que leur musique nous est familière. Il y a en elle de magnifiques éclats, une énergie vivifiante et vitale, toujours éclairante, jamais brutale. Bien sûr l’originalité instrumentale joue son rôle : celle du tuba dont Thuillier est assurément un grand maître, mais aussi celle de Manu Codja dont il faut dire qu’il est l’un des guitaristes actuels les plus originaux, celle de Sébastien Texier qui multiplie les sonorités, les couleurs, comme peu savent le faire et enfin celle de Christophe Marguet qui, ici, semble déployer toute son imagination.
Sans doute ont-ils tous les quatre raison. Raison de nous avertir avec le choix du titre de cet album. Il faut ne pas vouloir de frontières, de limites pour aimer cette musique qui n’a guère de fin. Mais qui se trouve en nous, au fond de nous. Bien plutôt que dans des espaces plus ou moins lointains qui eux, ont tous des bornes.

 

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Rémy Gauche : le dépassement

Le guitariste Rémy Gauche a été parfois comparé à Bill Frisell et Pat Metheny dont il aurait en quelque sorte assuré la synthèse. C’est un débat sans importance mais n’y aurait-il pas aussi dans son jeu, dans sa musique quelque chose de John Abercrombie ?
De toute façon ce qui importe c’est que Rémy Gauche soit lui-même et non pas seulement la suite de quelque chose ou de quelqu’un (ces musiciens cités précédemment ont-ils d’ailleurs besoin de cette « reconnaissance »?).
Avec  « Obscurity Of Life » (Welcome Home/Socadisc) Rémy Gauche a dépassé ces références en étant pleinement lui-même. Il y a ici de très belles choses, toutes très colorées. Parfois inattendues, parfois un peu moins il est vrai. Mais gardons les bonnes surprises pour ce qu’elles sont sans conteste : le résultat d’une belle imagination, de trouvailles mélodiques et orchestrales riches et généreuses.
Autour de Rémy se trouvent ici des compagnons très talentueux : comme d’habitude le contrebassiste Philippe Monge apporte des sonorités et des couleurs envoûtantes et toujours subtiles, Julien Augier à la batterie chante avec agilité, Thomas Koenig est aussi précis et juste à chaque instant au ténor comme à la flûte traversière (ce qui, sur cet instrument, n’est pas gagné d’avance). L’invité de cinq morceaux (sur onze au total) l’excellent Pierre de Bethmann joue ici du piano mais aussi du « rodhes ». Et voici une réussite qui peut nous enchanter « sans jamais forcer le ton ».

 

 

 

 

 

 



Murmures et tangos (et autres musiques)

Sebastian Studnitzky : le chant de la trompette

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Sebastian Studnizky a obtenu un titre de meilleur trompettiste de l’année 2015. KY organic est son nouvel album (Contemplate Music//Einetunes/Cargo). On entend ici une trompette très originale, émouvante souvent, brillante parfois, heureuse souvent.
Mais Studnitzky qui est professeur de trompette à Berlin et à l’Académie de musique Carl Maria von Weber à Dresde joue aussi du piano de très belle manière et, plus encore peut-être, il compose des musiques originales, inventives, pleines de liberté et de clarté. (On notera que l’un des neuf thèmes à été coécrit avec Alisa Bergwerk. Sebastian Studnitzky est accompagné de Laurenz Karsten (g), Paul Kleber (b) et Tim Sharan (dm). Ce quartet est parfaitement équilibré et nous offre un véritable beau moment de respiration musicale, d’ouverture sur le monde et sur nous-mêmes.

 

 

Les doux murmures de Tom Bourgeois

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Tom Bourgeois est un compositeur belge, saxophoniste et clarinettiste (basse). Il vient de publier son premier double album qui porte le beau titre de « Murmures » (Neuklang/Pias). Son groupe est formé de trois instrumentistes et d’un chanteur Lois Le Van. Aux côtés de Tom Bourgeois on trouve donc deux autres protagonistes, l’accordéoniste Thibault Dille et le guitariste Florent Jeuniaux.

Cet enregistrement est organisé en deux parties: le premier CD est fait de dix compositions du saxophoniste tandis que le second est une sorte de remise en musique (et en partie en paroles) du quatuor pour cordes en fa majeur de Maurice Ravel.

Tout cela est extrêmement travaillé. Chaque « voix » est à sa place à tout moment. C’est dire que l’on entend dans chacun des ces « murmures »une grande application, une précision minutieuse. Mais surtout il y a ici une invention, une originalité, des couleurs propres, des climats sombres ou clairs, souvent estompés, faits davantage de discrétion que de prétention, appelant de la sorte davantage l’auditeur à l’attention et, somme toute, à la participation plutôt qu’à la distraction ou même à la seule spontanéité. Qu’il faille « prêter » l’oreille, donner un part de soi-même pour entrer dans ces univers si étonnants est donc une certitude. C’est ce qui fait la pertinence-même de cet ouvrage à découvrir en s’y adonnant pleinement.

 

 

L’adresse de Daniel Karlsson

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Il fut le pianiste du groupe Oddjob et celui du batteur (ex E.S.T.) Magnus Öström. Il est Suédois et vit, nous dit-on sur une petite île du nom de Runmarö. Ce qui fait peut-être de Daniel Karlsson un homme rigoureux et d’une grande adresse. Mais, si sa musique est sans aucun doute ordonnée (on n’y entend pas beaucoup d’improvisation…), elle ne s’embarrasse pas davantage de règles qui ne laisseraient pas de place à la joie ou à l’humeur mutine. Il y a ici, sous le titre « Ding Dong » (qui est en lui-même une sorte de programme ludique) (Brus & Knaster/Autre rivage) beaucoup d’enthousiasme, outre le savoir-faire qui anime les trois musiciens (Christian Spering – basse et violoncelle – et Frederik Rundqvist – batterie et percussions – complètent le trio), et aussi beaucoup de clartés, de lumière dans les lignes mélodiques. Au même moment tout cela est mis en place de façon parfaite.

Au demeurant, on peut aussi ressentir parfois comme une limite à s’emporter véritablement et donc à nous entraîner aussi loin que nous aimerions aller… même sans le savoir.

 

 

Sébastien Martineau: l’ambition de la musique

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« One » est le premier enregistrement du guitariste Simon Martineau (Wee See Music/Absilone). Simon Martineau a l’intelligence de ne pas considérer la guitare comme un instrument qu’il faudrait maltraiter pour être soi-même remarquable. C’est pourtant un instrument qui le fut, maltraité ! Par des compétitions de dextérité qui ont trop souvent remplacé ce que la guitare comporte en elle, au plus profond d’elle, de capacité à s’exprimer simplement, sans excès de telle ou telle sorte, sans bruit et surtout sans précipitation. Simon Martineau nous offre ainsi des sonorités qui surprennent et qui souvent envoûtent.

Il est entouré de trois musiciens: Robin Nicaise (sax) qui est avec Martineau l’autre compositeur des thèmes de ce disque, Blaise Chevallier (b) et Fred Pasqua (dm). C’est peut-être là, que parfois, le bât blesse. Non pas sur la qualité, ni technique, ni sans doute inventive de ceux-ci. Ce qui paraît sur quelques plages faire défaut c’est la place de la guitare. Celle-ci se trouve alors trop près du saxophone (« trop près » ne sera pas ici précisé et il y a bien sûr plusieurs façon de l’entendre…) ce qui implique parfois qu’elle est un peu « au second plan » alors qu’on l’aimerait plus présente, plus « unique » en quelque sorte. Robin Nicaise n’est en rien responsable de cela. Il s’agit peut-être d’orchestration, peut-être d’autre chose. Mais le parti-pris de Simon Martineau mériterait sans doute d’être poussé plus loin, d’être comme radicalisé: la guitare peut être le plus bel instrument mais il faut alors, en toute circonstance, qu’il soit le premier.

 

 

 

Louise Jallu: le jazz et le tango

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Il y a ici mille belles choses. N’y cherchons pas le jazz, le swing de Benny Goodman, la trompette de Louis, le saxophone de Bird ou de Coltrane. Mais on le débusquera souvent. Ou même, ici ou là, il nous surprendra. Pourtant, l’important n’est pas là. Sauf à dire que sous le titre générique de « Notes de jazz » on ne doit pas sortir de ce qu’on appelle aujourd’hui sa « zone de confort ».
Louise Jallu est une jeune femme dont l’art est celui du tango et du bandonéon. Mais on trouvera dans l’un et l’autre des deux enregistrements composants « Francesita » (double CD Klarthe/Harmonia Mudi) bien des musiciens qui connaissent le jazz sur le bout des doigts. On y découvrira aussi des tonalités, des inspirations, des « traductions », des couleurs venues du jazz.

Dans le CD enregistré avec son propre groupe, Louise Jallu est entourée du violoniste Mathias Lévy, du pianiste Grégoire Letouvet et de la contrebasse d’Alexandre Perrot. Et aussi de deux invités: le guitariste Claude Barthélémy qui joue ici du oud et de Sanseverino.
Le second CD est enregistré en solo ou bien avec des invités: Katerina Fotinaki (voix), Tomas Gubitsch (guitare électrique), Grégoire Letouvet (piano), Anthony Millet (accordéon), César Stroscio (bandonéon) et Claude Tchamitchian (basse).
Tout cela est plein de merveilleuses nuances, autant d’espoirs que de désespoirs, de joie que de quelques pleurs. Toute la musique de cette double « Francesita » (en hommage à ces femmes « envoyées » en Argentine pour être livrées aux maisons « closes » d’un pays où les mâles étaient alors trop nombreux (mais est-ce là la moindre excuse?), toute cette musique est belle. Très belle.
Signalons en appendice le travail du label Klarthe qui réunit toutes les musiques possibles. Non côte à côte. Mais entre elles.



Notes de la rentrée : encore un effort !

 

Notes de la rentrée : encore un effort ! b_1_q_0_p_0-300x300

 

Anti Rubber brAIN fActOry & Mar0kAït

Avec Yoram Rosilio (b, fl, perc, direction, arrangements), Nicolas Souchal (tp,flute, perc), Jérôme Fouquet (tp, fl, perc), Jean-Brice Godet (cl, fl, perc), jean-Michel COuchet (ss, as, fl, perc), Florent Dupuit (ts,bfl, fl, piccolo, perc), Benoît Guenoun (ts, ss, fl, perc), Paul Warcenier (p, vibraphone, balafon, fl, perc), Rafael Koerner (dm), Eric Dambrin (dm, perc), François Mellan (soubasophone, fl, perc) – Label LFDS

 

On pourrait s’attendre « à tout », à des choses débridées, surprenantes, choquantes, étouffantes, folles, extrêmes. Il faut qu’un tel nom d’orchestre (ARBF – pour faire simple) et l’énigmatique MarOkAït (pour respecter là aussi la graphie) suffirait à effrayer un peu l’auditeur non averti et qui ne serait pas à la recherche de la liberté la plus absolue, celle dont on se demande parfois et à juste titre si elle est bien aussi « libre » qu’elle l’ose et le prétend.
Mais ce n’est pas tout à fait de cela dont il s’agit. Car, en réalité, on pourrait dire qu’il y a ici beaucoup de sagesse. Il y a certes quelques folies, quelques débordements et même des débordements qui débordent (on peut le dire ainsi ?). Mais enfin, on en a entendu – et aimé, beaucoup aimé – bien d’autres. Le « free jazz » étant passé par là depuis longtemps. Mais ceux-ci sont si bien faits, si maîtrisés, si pertinents, que cette musique, oui, est finalement « sage ». Et que c’est pour cela qu’elle est belle et souvent fascinante. Il suffit de citer Yoram Rosilio pour le dire encore mieux : « Tous les meilleurs ingrédients de la transe sont là. C’est un travail permanent d’équilibre et de liberté entre maîtrise du groove et provocation du chaos. »

Et, oui, il y a ici du déséquilibre qui se respecte, qui se retient : jamais personne ne chute et le danger est ce qu’il y a de plus sidérant, de plus beau.

Pour être plus précis on dira que l’inspiration de ces six plages musicales est venue en partie – comme le titre l’indique à sa manière – du Maroc. Le Marokaït étant pour sa part « un idiome vernaculaire de la population juive de cette partie du Maghreb » et c’est au travers des dialectes de plusieurs régions du pays et des musiques que l’on y pratique, dans leur diversité aussi, que Yoram Rosilio et ses très talentueux compagnons sont allés chercher leurs sources. Pour nous les faire partager avec beaucoup de talent et de joie à partager.

 

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Romain Baret « Naissance de l’horizon »

Avec Romain Baret (g), Michel Molines (b), Sébastien Meca (dm), Eric Prost (ts) et Florent Briqué (tp, bugle) – Label Pince-Oreilles / Inouïe distribution.

 

Il y a de bons moments et puis il y en a de moins heureux. C’est un peu ce qui passe avec ce disque de Romain Baret. Voici un guitariste extrêmement talentueux, au son magnifique. Mais voici une musique qui ne nous apprend pas grand chose. Comme si nous l’avions déjà entendue. Notons que je dis « nous » mais que je devrais dire « je »: il ne s’agit peut-être que d’une impression personnelle. Il reste toujours à chacun la possibilité de se faire son « opinion » (s’agissant de musique, c’est sans doute le terme le plus mal choisi qui soit), ou mieux de ressentir avec émotion, passion, intérêt, de quelque sorte que ce soit cette « Naissance de l’horizon », un très beau titre au demeurant.

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Manu Carré Electric Five « Labyrinthe »

Avec Manu Carré (sax, compositions), Aurélien Miguel (g, compositions), Nicolas Luchi (b), Florian Verdier (claviers), Félix Joveniaux (dm) – Label ACM /  Socadisc

 

Fatalité sans doute. C’est un peu la même chose ici que précédemment. Sans doute un peu plus de vitalité. Mais rien de neuf sous le soleil. On me dira à juste titre qu’il n’est pas besoin de faire du nouveau pour être intéressant. Et cela est parfaitement vrai. Mais lorsque l’on compose, on invente et, si l’on invente, ou bien ça ne ressemble à rien (ce qui n’est pas le cas ni ici ni chez Romain Baret, je m’empresse de le dire) ou bien souvent (et alors c’est malheureusement et du même coup trop souvent) sans suffisamment d’intérêt pour que l’on puisse se dire quelque chose comme ça : oui, c’est bien, mais bon… finalement il n’y a pas vraiment d’originalité, pas vraiment de style, pas assez d’émotion.

Ici, l’on trouve d’excellents instrumentistes (avec une mention spéciale pour Aurélien Miguel), une composition pertinemment assez extravagante comme « Le chat feule »., mais au total on aimerait être plus dérangé ou bien plus envoûté.

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Yaël Angel « Bop Writer »

Avec Yaël Angel (vocal), Olivier Hutman (p), Yoni Zelnik (b), Tony Rabeson (dm) – Label Pannonica / In Ouïe

 

Sans doute ici n’y a-t-il pas de miracle. Mais néanmoins un très bel album à partir d’un « projet » assez audacieux, celui de mettre en paroles et en voix donc des musiques comme « So What » (Miles Davis), « Round Midnight » (ce n’est pas une première) mais aussi quelques autres thèmes de Monk (« Rhythm-A-Ning », « In Walked Bud »), de Mingus (« Goodbye Pork Pie Hat ») et, plus surprenant d’Ornette Coleman (« Lonely Woman »), de Steve Swallow (« Falling Grace ») et plus encore Wayne Shorter (« Teru », « Infant Eyes »).

 

Voici un pari qui n’était sans doute pas gagné d’avance. D’autres s’y seraient sans doute égarés. Yaël Angel, de sa belle voix grave, ses compagnons expérimentés et talentueux, offrent une nouvelle écoute, de nouvelles lumières, de superbes couleurs à ces thèmes qui nous sont pour la plupart familiers. Et qui, ici, trouvent une sorte de nouvelle vie sans rien effacer de ce qu’ils sont dans leurs versions originales, cela va de soi.

Il est ainsi des chemins que l’on imaginait pas et qu’il toujours agréable de parcourir pour trouver de nouvelles sensations dans des lieux familiers.

 

 

 



Les belles années

L’année du jazz fut belle. Je veux dire celle qui est en train de s’estomper. Celle à venir le sera sans doute aussi.
Parce que la musique est la meilleure chose qui puisse arriver.

Cet article clôt en quelque sorte un peu en avance 2017 et ouvre (avec encore plus de précipitation) 2018.

Il est vrai que ceci n’a guère de sens: on ne décompte pas dans le monde de la musique (sinon les temps et pas le temps, le tempo certainement), on ne calcule pas vraiment non plus. Enfin, on ne mathématise pas ou alors c’est pour plus de poésie, plus de rêve.

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Alors, aujourd’hui, cela commence bien.
Avec René Urtreger et l’écrivain (faut-il écrire « écrivaine » ? pour quelle raison !) Agnès Desarthe qui chante, qui « dit » et qui surtout nous émeut si souvent.
Dans ce « Premier rendez-Vous » (Naïve) qui vient de paraître et où se rencontrent aussi Géraldine Laurent (sax), Alexis Lograda (violon), Pierre Boussaguet (b) et Simon Goubert (batterie) est un beau moment de délicatesse. Et aussi d’hésitation (juste ce qu’il faut pour faire de la musique un risque, un instant de vie, entre deux rivages, entre l’émotion et le désir).

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agnès desarthe

Agnès Desarthe que l’on connaît pour ses belles traductions, ses livres magiques pour les enfants, et pour les « autres » comme  « Dans la nuit brune » ou « Le coeur changeant » pour ne parler que des derniers parus, n’est pas une « grande voix ». Mais nous n’avons pas besoin de cela pour l’écouter. Pour se laisser emporter. Ce qui émeut, ce qui nous touche, nous fait vibrer, c’est autre chose: c’est ce qui, assurément l’habite. Et ce sont des peurs, des douceurs, des craintes et des bonheurs, des tristesses ou des peines, des joies et des envies. Jamais des certitudes.

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Mais toujours des partages. Avec les musiciens. Avec le piano, toujours admirable de René Urtreger auquel Agnès Desarthe avait consacré un livre intitulé « Le roi René » (éditions Odile Jacob), avec toute « la bande », excellente en tout point (chacun est en partage avec l’autre, avec tous les autres).

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C’est une fort belle rencontre aussi que celle de Gilles Dalbis (batterie, percussions) et de Pierre Diaz (saxophone ténor, soprano et clarinette basse). Elle ne date pas d’hier. Mais elle est toujours nouvelle, toujours revivifiée.

Pierre Diaz

Pierre Diaz

Ces deux là se connaissent depuis quelques lustres mais ils demeurent des inventeurs. Pour toujours, assurément.
Cependant, ils sont laconiques. Ils parlent peu. Ils ne se taisent pas. Mais ne disent que l’essentiel. Non pas comme des vérités tombées du ciel, pas comme des certitudes. Plutôt comme des propositions, des partages (eux aussi, qui s’écoutent sans fin, pour que nous les écoutions aussi, davantage et le mieux possible).

Gilles Dalbis

Gilles Dalbis

Aussi cet enregistrement n’a pour titre que « Pièces pour Duo » (DalbisDiza02/1 distribution Mazeto Square Paris). Et les pièces n’ont pas de titre: elles sont seulement désignées par les instruments (par exemple, « saxophone ténor – batterie baguettes » ou bien « clarinette basse – batterie baguettes »). Rien d’autre que la musique donc, pour susciter l’émotion, l’imagination. Pour emporter. Ou pour rester au bord du chemin. Mais ce serait bien étonnant. Ce serait rester sourd. Ce serait bien dommage de ne pas suivre ce duo sur sa route. On y claudique, on y court, on se hâte. On prend son temps, on perd du temps – juste comme il faut – pour respirer, pour souffler, pour reprendre du rythme.
Que demander de plus à la musique? A la vie comme elle va, comme elle est ?

 

Le pianiste Hervé Sellin vient de publier deux enregistrements simultanément.
L’un avec Pierrick Pedron (a sax), Thomas Bramerie (b) et Philippe Soirat (dm) est un hommage très singulier à Phil Woods.

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L’autre est à la fois une sorte de référence à la musique classique et à la musique contemporaine avec une pianiste (voici donc la rencontre de deux pianos), Fanny Azzuro, venue de cet univers ainsi que trois très jeunes musiciens (ils ont vingt ans, vingt-un tout au plus). Ils ont noms Rémi Fox (s saxo), Emmanuel Foster (b) et Kevin Lucchetti (dm).

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« Always Too Soon » (Cristal Records) mêle des compositions originales d’Hervé Sellin, Carine Bonnefoy, Pierrick Pédron avec des thèmes de Lennie Tristano, Tomm Harrell, Joe Emley ou encore en conclusion « Autumn In New York » de Vernon Duke. Tout ceci autour d’une séquence plus longue consacrée à la musique de Thelonious Monk. On y trouvera donc pas celle de Phil Woods à qui le disque est dédié. Ce parti pris est sans doute plus intéressant en ce sens que c’est par delà les thèmes que Phil Woods est revisité et donc, nécessairement, de la façon la plus approfondie qui soit.

Pierrick Pédron

Pierrick Pédron

Hervé Sellin qui fut pendant quinze ans le pianiste attitré de Johnny Griffin, qui a rencontré et joué avec Phil Woods « sur le tard » (en 2010 et 2011 – le saxophoniste est décédé en 2015) s’y montre sous toute sa force. Et sa force est celle à la fois de l’intelligence et du cœur. De l’attention aussi. Méticuleuse et aussi toute vivifiante. Pierrick Pédron, comme à son « habitude » s’envole avec une aisance qui emporte. Quant à Bramerie et Soirat, ils sont comme toujours impeccables.

Thomas Bramerie

Thomas Bramerie

« Always Too Soon » est ainsi un disque de haute valeur.

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L’univers du jazz et celui de la musique « classique » (ici ce serait plutôt « romantique ») ou de la musique contemporaine semblent tous les trois a priori étrangers. Mais on sait vite qu’ils ne le sont guère. Et même qu’au contraire ils sont plutôt à rapprocher, à comprendre, aimer donc, comme des frères (ou des sœurs) si cette comparaison familiale a un sens. C’est ce qu’Hervé Sellin a fait tout au long de sa carrière. Et ici, avec « Passerelles » (Cristal Records) il atteint une sorte de sommet en la matière.

Fanny Azzuro

Fanny Azzuro

Cela commence par une longue et fort belle séquence d’après les « Scènes d’enfants » de Robert Schumann. Où les pianos sont admirablement présents. Où le saxophone de Rémy Fox se taille lui aussi une très belle part. Où Emmanuel Forster et Kevin Lucchetti sont aussi parfaits que leurs aînés dans le précédent enregistrement. la musique de Schumann rejoint celle de Satie, Debussy ou Dutilleux qui constituent en quelque sorte la seconde partie de « Passerelles ».
Cet enregistrement nous montre à la perfection, l’indifférence, la non-différence des musiques. Qui ne sont qu’une si l’on veut  bien y prendre garde. Un seul instant.

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On pourrait jouer à un jeu « stupide ». On pourrait se demander quelle est la source de « Source »… On se dirait alors que c’est l’amitié. L’amitié et la jeunesse. Cette amitié qui ose mais qui ne trépigne pas. Qui ne s’impatiente pas. Qui est déjà réfléchie car c’est une amitié de longue date. Un amitié qui ose, qui invente. Qui a besoin de cela pour être, pour vivre, pour durer, pour s’amplifier. Pour exister.
C’est ainsi qu’est la musique de Paul Brousseau (piano) et de Matthieu Metzger (saxophones sopranino, soprano, alto, ténor en ut): celle d’une rencontre entre deux hommes, entre deux musiciens, entre deux libertés. Entre deux aventures, pourrait-on dire. Entre deux recherches comme entre deux destins.

Paul Brousseau

Paul Brousseau

Tôt ils se sont rencontrés, sont allés au Conservatoire ensemble. Marc Ducret les vit tous les deux: ils jouèrent ensemble. Et puis Sclavis aussi fut un point commun. Et d’autres sans doute. Sans aucun doute. Mais leur véritable communauté c’est le duo qu’ils forment. Là où ils sont indissociables, inséparables.
Comme leur musique qui ne se sépare de rien, qui ne nous met à distance de rien, qui, au contraire nous rapproche. De nous-même, finalement. Une musique qui peut faire peur à certains peut-être. Comme on a peur de soi. Mais ce n’est ni un défaut, ni une honte. Là naît la timidité. Qui est plutôt une qualité. Celle de la modestie. Et il y en a aussi dans cette « Source ». Ce qui est bien. L’audace est plus haute lorsqu’elle ne fanfaronne pas.

Matthieu Metzger

Matthieu Metzger

C’est ainsi que cette « Source » donc, nous réunit nous aussi.

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PS: on doit souligner le très beau design graphique de ce CD. La photographie de couverture en particulier, signée Samuel Choisy. Mais tout l’ensemble aussi.

 

 

 



Le Fondeur de Son: rencontre

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Des musiciens pour qui la liberté est essentielle. Dans leur musique. Mais aussi bien sûr dans la vie. Et donc dans la réalité quotidienne: celle qui consiste à jouer, à « donner » leurs créations, à les produire, à les diffuser.
Ou: comment une bande d’amis décide de s’organiser et comment un label voit le jour.
Et puis… la suite.
Et toujours de belles musiques.

Rencontre donc:

quelles sont donc les circonstances de la création du label ?

Aujourd’hui, les musiciens sont amenés à assurer à la fois les rôles de tourneur, diffuseur, financeur, producteur, communiquant, comptable… en plus d’être souvent professeur pour arrondir les fins de mois.

Le label LFDS (Le Fondeur de Sons Records) est né en 2016 avec la sortie du disque de Yoram Rosilio « ARBF & Hmadcha -live 2014- Serious Stuff & Lots of Lightness » (https://lefondeurdeson.bandcamp.com/album/anti-rubber-brain-fact0ry-hmadcha-serious-stuff-lots-of-lightness) et est relié aux activités de l’association Le Fondeur de Son, fondée en 2012 par quelques musiciens parisiens et leurs amis pour organiser et structurer des projets artistiques lourds qui nécessitaient un soutien administratif.

A la base, en remontant quelques années en arrière (2007-2008), nous n’étions même pas un collectif, mais juste une nébuleuse de potes qui jouaient, expérimentaient et créaient ensemble. Nous refusions alors toute subvention et revendiquions une indépendance totale. C’est dans cette atmosphère et cette émulation que nous avons exploré musicalement et humainement des identités collectives et individuelles.

La première tentative pour fonder un label – avec Yoram Rosilio, Yann Pitard, Benoit Guénoun, Maki Nakano et quelques autres – est née de ce désir là : affirmer nos musiques et la manière dont nous les concevons, et bousculer le monde de la production, qui nous paraissait froid, austère et inadapté à nos problématiques de musiques d’essence « non-commerciales ».

C’était en 2009 mais la tâche s’est avérée complexe car le cadre juridique et administratif était un véritable calvaire. Finalement, nos efforts se sont épuisés face à l’ampleur de la tâche. Maki Nakano a  fondé de son côté le label « open music » (http://openmusic.kyweb.fr/openmusic.jp.net/records.html) ; d’autre part, Yoram Rosilio a continué à auto-produire ses disques.

C’est un peu plus tard que nos activités artistiques nous ont amenés au pied du mur.

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Yoram Rosilio avait, depuis 2010, commencé à travailler avec des musiciens marocains et à créer des rencontres avec l’orchestre ARBF au Maroc. Lorsque nous avons voulu les faire venir en France pour nous produire à leurs côtés, il nous a fallu fournir beaucoup de justificatifs à l’administration (contrats de travail, assurances, visas…) pour qu’ils obtiennent la permission de fouler le sol européen. C’est de cette nécessité qu’est née l’association Le Fondeur de Son, sur l’initiative de Yoram Rosilio, Benoit Guenoun et Colline Henry, dont l’expertise nous a été d’un énorme soutien dans l’élaboration de ce projet. Nous avons pris conscience à ce moment qu’en tant que musiciens, nous n’étions pas du tout formés pour affronter la rigueur des procédures administratives.

Le nom du Fondeur de Son a été trouvé par Benoit Guenoun et Bérénice Rossier (actuelle Présidente) en référence à « DER ZIEGELBRENNER » (Le Fondeur de briques), périodique allemand dirigé par Ret Marut (par la suite devenu B. Traven) écrivain et révolutionnaire Allemand exilé au Mexique et dont l’œuvre littéraire et l’histoire personnelle nous plaisaient énormément.

Dans un premier temps, l’association nous a donc surtout servi d’organe de production et de diffusion : une structure administrative qui assume un rôle de représentation pour l’obtention de résidences artistiques, de tournées…

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LFDS records (le Label) est la suite des mésaventures de l’album ARBF & Hmadcha 2014 évoqué plus haut. Cet album, enregistré en live en octobre 2014, était mixé et masterisé dès mars 2015. Deux producteurs, l’un anglais, l’autre français, nous avaient offert une place sur leur label respectif pour prendre en charge la production de ce disque. Ils se sont tous deux désistés coup sur coup au dernier moment. Lassé de ces promesses en l’air et passablement déprimés, nous nous sommes rendu compte qu’il fallait à nouveau créer notre propre outil de production efficace et indépendant.

L’association avait déjà apporté un premier soutien financier à la production des disques ARBF& Hmadcha – Dhol Le Guedra (https://lefondeurdeson.bandcamp.com/album/anti-rubber-brain-fact0ry-dh-l-le-guedra ) et Tikkun (https://lefondeurdeson.bandcamp.com/album/tikkun-the-24-doors ).

Début 2015, Pierre Tenne et Paul Wacrenier ont intégré l’association et suite à nos discussions nous avons décidé de lancer notre propre label sur le modèle associatif (forme juridique plus simple et plus légère) via le Fondeur de Son.

En explicitant tout cela, nous espérons aussi que cela aidera ceux qui veulent se lancer dans une démarche artistique autonome à franchir le pas. Nous croyons que malgré la frilosité et les cloisons du monde de la production musicale, une énergie collective structurée peut permettre à des musiques de se faire entendre !

 

quel but poursuivez-vous aujourd’hui ?

Notre objectif, en ajoutant à nos activités celle de label est bien sûr l’autonomie, esthétique, morale et financière.

Avoir un label c’est marquer notre empreinte, affirmer une identité de production en même temps qu’une réponse aux nécessités de l’économie actuelle. Nous avons monté une structure qui puisse permettre à des projets d’aller « plus loin. »

Nous constatons également que l’histoire du Jazz est profondément liée à celle de ces petits labels indépendants, et notamment, ceux qui ont étés montés et dirigés par des musiciens (Mingus, Max Roach, Sun Ra, Paul Bley…). Combien d’albums magnifiques n’auraient pas vu le jour sans cela ?

Notre démarche nous semble similaire à la leur. Il n’y a pas de raison que la possibilité de l’existence des choses ne nous soit pas donnée à nous aussi. Généralement, nos musiques plaisent beaucoup mais trop de gens n’y ont pas accès ou même ignorent leur existence.

Comme de nombreux musiciens ayant créé leur propre label, nous souhaitons produire aussi bien des projets émanant de l’association que ceux de musiciens extérieurs, pour faire de notre collectif une entité ouverte, mouvante et inclusive. Face aux difficultés économiques rencontrées actuellement par les musiciens de jazz – et plus encore de free jazz ! – de nombreux collectifs créent des labels pour organiser leur autoproduction. Nous pensons qu’il est vital pour les musiques que nous portons de collaborer, échanger, partager, vivre avec toutes les amitiés sonores qui peuvent enrichir notre imaginaire et celui de nos publics. Cela passe d’abord par cette ouverture concrète à toute éventualité d’une amitié musicale et humaine.

Vous connaissez l’histoire de la partie émergée de l’iceberg ? Eh bien, en ce qui concerne le Jazz, la partie immergée (underground) est bien plus vaste et parfois bien plus intéressante et foisonnante que ce que le monde officiel des tourneurs, des programmateurs et d’une grande partie de la presse nous donne à voir. Notre démarche répond simplement à l’envie de porter et d’inscrire notre voix et notre identité dans ce monde foisonnant de labels indépendants.

Mais il s’agit de plus que ça. Nos activités ne se limitent pas à celle d’un label : nous organisons des concerts, des résidences, nous programmons chaque semaine des émissions de radio (Blues en Liberté & Tumultum Hominum sur Radio Libertaire). Depuis peu, nous cherchons à établir des ponts et des liens avec la scène Free européenne, et à mettre en place des systèmes qui permettent des échanges fructueux entre les musiciens de différents pays, permettre la possibilité d’un réseau actif d’échanges artistiques et professionnels à l’échelle de l’Europe. Une première semaine de rencontre aura lieu du 12 au 18 Novembre prochain avec des musiciens autrichiens, hollandais, portugais et suisses… En gros, nous mettons en place tout ce qui pourra amener plus de gens à s’intéresser à ces musiques libératrices.

 

n’y a-t-il pas une prise de risque économique importante?

Il est évident que l’autonomie implique une nouvelle forme de responsabilité. Ne pas dépendre d’un producteur engage notre capacité à financer des productions.

Comme la plupart des petits labels autogérés, nous ne cherchons pas prioritairement à faire du profit mais tout simplement à produire nos disques en rentrant autant que possible dans nos frais.

Nous sommes convaincus de la nécessité de ces musiques et qu’il faut que celles-ci aient la possibilité de se répandre et de rencontrer le public.

Nous vivons dans une époque où les discours dominants semblent déconnectés de la réflexion et de l’intelligence, le monde du spectaculaire –gros festivals et entreprises mercantiles du spectacle qui pillent les subventions- est essentiellement médiocre, normatif, uniformisant et joue le nivellement par le bas. Il nous semble donc important de valoriser des créations de saines complexités tout en se situant éthiquement en dehors d’un rapport exclusivement ou essentiellement marchand avec la musique et l’Art en général, mais qui se fait un point d’honneur à maintenir l’intégrité des artistes.

 

quel est ou quels sont les partis-pris artistiques qui vous guident?

Dans nos pratiques artistiques, nous cherchons de justes équilibres entre l’écriture et l’improvisation, entre la part belle de l’héritage musical laissée par les anciens et les expérimentations. Se transformer en label, c’était se fabriquer un porte-voix pour un groupe de gens concernés par les mêmes réflexions et pratiques artistiques.

Notre musique n’est pas forcément facile d’accès pour des oreilles novices. Mais nous n’allons pas pour autant cesser de la jouer, car nous croyons en elle et en son apport bénéfique pour ceux qui la reçoivent. Pour nous, le free et l’impro, ce n’est pas seulement une question d’esthétique musicale qui peut parfois paraître violente, voire inaudible pour certains. Notre approche du free, pensée ou impensée par chacun des membres qui compose le collectif, c’est de créer une musique qui participe à faire sortir des constructions sociales pour agir sur le terrain de l’émancipation de ceux qui nous écoutent.

Petits ou grands ensembles, impro totale ou répertoires de compositions personnelles, emprunts aux musiques traditionnelles ou contemporaines… tous cela se mélange dans notre grande marmite avec un fond plutôt Jazz. Voici en gros les ingrédients qui composent notre univers.

Par ailleurs, tous les disques que nous avons sortis jusqu’à présent ont étés enregistrés en « live » (ou en situation de…), nous avons très souvent travaillé avec notre ingénieur du son Ananda Cherer, y compris pour le mixage et le mastering, ce qui participe à donner une certaine empreinte sonore à nos productions.

 

comment les artistes ont-ils été choisis ou comment les artistes ont-ils fondé le label et pourquoi?

Jusqu’à présent les disques sortis sont ceux de musiciens impliqués dans l’association ou les principales formations musicales qu’elle soutient. Considérant les nombreux échanges entre ces musiciens depuis un certain nombre d’années et l’émulation artistique qui en découle, nous imaginons qu’un univers assez homogène se dégage de tout cela. Par exemple, le dernier disque en date du label est celui de Florent Dupuit, saxophoniste de l’ARBF et de Tikkun depuis les  débuts de ces deux formations. Il nous est apparu normal et nécessaire de soutenir cette démarche de 1er album en leader d’un musicien talentueux qui occupe la scène parisienne depuis plus de 20ans.

Encore une fois, nous essayons de défendre, à notre mesure, toutes les énergies qui nous semblent résonner avec nos propres démarches, en soutenant les musiciens aux désirs artistiques et difficultés proches des nôtres.

Notre prochaine sortie concernera un nouveau volet du projet ARBF : Marokaït : Deux batteries, une contrebasse & piano et une bonne flopée de soufflants enragés.

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Pierre Tenne, Yoram Rosilio et Colline Henry, pour Le Fondeur de Son ont répondu à nos questions.

 

Les artistes figurant sur les productions LFDS Records :

Benjamin Abitan, Simo Akharraz, Nicolas Arnould, Guillaume Arbonville, Thomas ballarini, Mauro Basilio, Ayoub Baz, Najem Belkedim, Abdelmalek Benhamou, Redouane Bernaz, Stephan Caracci, Marielle Chatain, Guillaume Christophel, Jean-Michel Couchet, Andrew Crocker, Eric Dambrin, Florent Dupuit, Zad Dupuit, Abdelkader “Ben Brik” Ed-Dibi, Rachid El Ayoubi, Moulay Idriss El Idrissi, Jérôme Fouquet, Elisabeth Gilly, Jean-Brice Godet, Benoit Guenoun, Karsten Hopchatel,  Philippe Istria, Naissam Jalal, Rafael Koerner, Julien Matrot, Fred Maurin, Amina Mezaache , François Mellan, Hassan Nadhamou, Maki Nakano, Abderrahmane Nemini, Brenda Ohana, Jean-François Petitjean, Yann Pittard, Yoram Rosilio, Makoto Sato, Jean Philippe Saulou, Salah Saya, Or Solomon, Julien Soro, Hugues Vincent, Paul Wacrenier, Gaston Zirko.

 fichier pdf catalogue-lfds.pdf

 



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